Pennac, Tesson, Slimani, De Luca : coronavirus et confinement sont-ils de bons sujets pour les écrivains ?

Image d\'illustration d\'un homme écrivant sur son ordinateur dans un café (mars 2019)
Image d'illustration d'un homme écrivant sur son ordinateur dans un café (mars 2019) (ALEXANDER SPATARI / MOMENT RF / GETTY)

Angoissante, romanesque, porteuse de grands changements pour l'avenir ? Les écrivains s'expriment sur la crise sanitaire du coronavirus et sur ses conséquences. 

Depuis le début de la crise sanitaire du coronavirus, écrivains et intellectuels s'expriment. Leila Slimani et Marie Darrieussecq tiennent leur "journal de confinement", Sylvain Tesson partage ses "trucs" pour supporter l'enfermement, Daniel Pennac vante les mérites de la lecture, d'autres analysent la situation ou encore imaginent quels changements cette crise ne manquera pas d'imprimer sur l'avenir.

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Leila Slimani et Marie Darrieussecq : leurs journaux de confinement

Plusieurs écrivains ont été sollicités depuis le début de la crise sanitaire pour tenir leur "Journal du confinement", comme Leila Slimani, prix Goncourt 2016 avec Chanson douce (Gallimard), et qui vient de publier Le Pays des autres (Gallimard), une saga familiale dans le Maroc de l'après-guerre. Dans ce journal de confinement publié dans les pages du Monde, la romancière, qui est aussi mère de deux enfants, fait le récit de son quotidien de confinée, et livre ses réflexions.

"J’aime la solitude et je suis casanière. Il m’arrive de passer des jours sans sortir de chez moi et quand je suis en pleine écriture d’un roman, je m’enferme pendant des heures d’affilée dans mon bureau", confie l'écrivaine. "Je n’ai pas peur du silence ni de l’absence des autres. Je sais rester en repos dans ma chambre. Je ne peux écrire qu’une fois mon isolement protégé. Le confinement ? Pour un écrivain, quelle aubaine !", ajoute-t-elle.

Leila Slimani réalise en faisant la classe à la maison à ses enfants, qu'elle ne sait plus faire les multiplications. "Je cache mon portable sous la table pour utiliser ma calculatrice", s'amuse-t-elle.  

La romancière dit pourtant se sentir dans un état "de sidération c’est-à-dire privée de mots, de sensations", qui la pousse à "regarder de manière compulsive les informations". Elle ajoute combien elle se sent privilégiée pour traverser cette épreuve.

Ceux qui ont peu, ceux qui n’ont rien, ceux pour qui l’avenir est tous les jours incertain, ceux-là n’ont pas la même chance que moi.Leila Slimani

Le journal Le Point publie le journal d'une autre romancière, celui de Marie Darrieussecq. L'auteure de Truismes (POL, 1993) consigne "son quotidien, entre ados capricieux et seniors en danger." Le journal commence le dimanche 15 mars, 23h00, quand la romancière quitte Paris pour la province avec sa famille. "Mes parents sont au Pays basque, j'ai là-bas ma maison d'enfance : nous désertons avant les annonces officielles". 

Ces "journaux de confinement" ont déchaîné les critiques sur les réseaux sociaux, et ailleurs. 

Des parodies ont fleuri sur la toile, comme Mon journal du confinement à moi, publié sur le site de la RTBF, dans une lettre adressée à l'écrivaine, qualifiée de "Marie-Antoinette en zone libre" ou encore dans ces parodies en vidéo publiées sur les réseaux sociaux. 

Valérie Manteau, prix Renaudot en 2018 pour son roman Le sillon (Le Tripode) estime que d'autres professions ont plus à nous en dire sur leur quotidien en cette période troublée, que les écrivains.

Sylvain Tesson : "On est en train de vivre un moment qui inspirera beaucoup les écrivains"

Interrogé sur France Inter, l'écrivain Sylvain Tesson, auteur de prix Renaudot en 2019 pour La Panthère des neiges (Gallimard) et de Dans les forêts de Sibérie (Gallimard, Prix Médicis essai 2011), dans lequel il fait le récit de ses six mois passés en Sibérie en 2010 dans une cabane au bord du lac Baïkal à 120 km du village le plus proche, connaît la question. L'écrivain s'est aussi isolé dans un pigeonnier pour écrire sur l'Antiquité, a passé plusieurs mois alité à la suite de son accident et enfin, il s'est exilé sur le plateau du Changtang au Tibet entre 2018 et 2019 pour observer avec le photographe animalier Vincent Munier la panthère des neiges…

Autant dire que Sylvain Tesson, comme l'astronaute Sylvain Pesquet dans un autre genre, est un pro du confinement. Son expérience l'autorise à nous glisser quelques conseils. 

La seule manière de ne pas succomber à l'effondrement de soi-même, qui est le seul sur lequel on peut avoir une prise, c'est de ne pas engager une lutte contre le temps.Sylvain TessonEcrivain

La tentation, nous explique-t-il, en ces temps incertains sur la durée possible du confinement, est "de numériser, de tout quantifier, et de se livrer à une espèce de guerre rythmique avec les secondes qui passent. Si on commence à faire ça, alors évidemment on est écrasé, parce que la perspective de trois mois de jours qui vont se répéter dans l'infini dans l'ordinaire, dans l'ennui et dans la grisaille, c'est terrifiant".

Sylvain Tesson, prix Renaudot 2019
Sylvain Tesson, prix Renaudot 2019 (JOEL SAGET / AFP)

Il conseille de s'inspirer des arts martiaux, en prenant la force de l'adversaire et de la retourner. "Il ne faut pas lutter contre le passage du temps. Il faut plutôt essayer de l'accompagner. Ça peut paraître banal ce que je dis là, mais je l'ai éprouvé, dans les épreuves et aussi dans les grandes joies."

Se lever, s'habiller, se fixer des horaires, "le temps dont on essaie de se faire un ami doit être sculpté. Le temps est une substance. Le temps se modèle'" nous dit Sylvain Tesson. "Si on se laisse dériver en ne se forçant pas à occuper ces heures, à les destiner à quelque chose de très précis, ce qui se passe, c'est une dissolution."

Il ne faut pas faire de cette crise extérieure, en plus une crise intérieure.Sylvain Tessonsur France Inter

Pour l'écrivain, ce confinement imposé peut même être l'occasion d'un changement de nos vies "hâtives, sous pression", dictées par les injonctions du "dépêche-toi, cours, sois un athlète permanent de la course de fond de la vie !". La crise d'aujourd'hui nous offre, dit-il, "l'exact contraire".  

"Il y a quelque chose qui est en train de changer, on est en train de vivre un moment qui inspirera beaucoup les écrivains. C'est un moment de métamorphose absolue.", estime Sylvain Tesson, qui rappelle lui aussi combien la lecture, dans ces cas-là, est vertueuse, vantant le livre comme une "béquille fantastique" et partage deux conseils de lecture, qui abordent la question de la claustration : Le joueur d'echecs, de Stefan Zweig, et Le journal d'un homme de trop, d'Ivan Tourgueniev. 

Daniel Pennac : "Il va falloir s'adapter"

Daniel Pennac, qui vient de publier La loi du rêveur (Gallimard), souligne de son côté que des "gens ont été sauvés par la lecture dans des périodes de claustration. Interrogé sur France Inter le 17 mars, l'écrivain évoque l'otage Jean-Paul Kauffmann, "enfermé pendant des mois et des mois, et qui a sauvé son esprit en relisant indéfiniment le deuxième volume de Guerre et Paix, de Tolstoï", ou encore Soljenitsyne, "sauvé du Goulag par la lecture".

Daniel Pennac rappelle que les Français n'ont pas vécu "un événement commun" de cette sorte depuis la seconde guerre mondiale, soit 80 ans, ajoutant qu'il était "normal que les gens soient stressés et que cela provoque des comportements d'affolement, des réflexes de survie personnelle, comme les assauts dans les magasins". "Il va falloir s'adapter", nous dit-il,  préconisant de lire ou de relire : Les Troglodytes (Lettre XII, Lettres persanes, 1721), un petit texte de Montesquieu qui rappelle "la nécessité absolue de la solidarité en temps de crise."  

Edgard Morin : "Ce serait terriblement triste  s'il ne sort pas de cette mega-crise une pensée politique indiquant la nouvelle Voie"

Depuis le début de la crise, en forme d'aphorismes, le sociologue Edgar Morin fait part de ses réflexions sur son fil Twitter.

Erri de Luca : "J’ai un bon entraînement à l’isolement"  

Le romancier italien Erri de Luca, auteur de Montedidio (Gallimard, Prix Fémina 2002) ou plus récemment du Tour de l'oie (Gallimard 2019) confie dans L'obs être habitué à la solitude et à l'isolement. L'écrivain italien, comme Sylvain Tesson, a le sentiment d'assister à un changement majeur, "tel que l’on pourrait parler d’une conversion, au sens matériel et spirituel du terme."  

Sa majesté l’Economie a été détrônée, elle n’est plus l’obsession prioritaireErri de LucaL'Obs

Il y a désormais sur le devant de la scène "la défense de la vie humaine, pure et simple, qui met tous les citoyens sur le même plan, parce que nous sommes tous exposés au même danger", rappelle-t-il, ajoutant que "les pneumonies qui suffoquent les malades sont un paradigme de la Terre suffoquée par l’expansion humaine."

Ouvrier dans les usines du pays pendant près de 20 ans et ancien leader, avec d'autres, du parti italien d'extrême gauche Lotta Continua, lui-même pendant des années , rappelle que "le poids de la subsistance et du ravitaillement" s'appuient aujourd'hui sur les travailleurs et que "tous ceux auxquels on ne peut serrer la main permettent à une société de survivre".

"Chacun de nous" conclut l'écrivain est désormais "tenu de se considérer comme un survivant qui exprime sa gratitude". "Conseiller un livre, c’est imprudent", estime Erri de Luca, "c’est comme conseiller une rencontre, une invitation à entrer dans l’intimité d’autrui". Il glisse Vie et Destin du russe Vassili Grossman, qu'il considère comme un possible"bon compagnon de retraite", même s'il dit préfère pour lui-même en cette période compliquée des histoires qui le "déplacent" de son époque.

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