Pédophilie : Gabriel Matzneff, "un prédateur à l'époque encensé par une sorte de caste parisienne" accuse Françoise Laborde

L\'écrivain Gabriel Matzneff (2015).
L'écrivain Gabriel Matzneff (2015). (ULF ANDERSEN / AURIMAGES / ULF ANDERSEN)

Le livre de l'éditrice Vanessa Springora racontant sa liaison, adolescente, avec l'écrivain Gabriel Matzneff, alors âgé de près de 50 ans, et l'emprise de l'homme sur elle, secoue le monde littéraire. 

Vanessa Springora, nouvelle directrice des éditions Julliard, raconte dans "Le Consentement", livre à paraître le 2 janvier, comment elle a été séduite à 14 ans par l'écrivain Gabriel Matzneff, alors âgé de 50 ans, au milieu des années 1980.

"Derrière l'argument, toujours le même qu'on entend, que c'est un grand littérateur, un homme qui a une jolie plume, cet homme était d'abord un prédateur", dénonce vendredi 27 décembre sur franceinfo Françoise Laborde, journaliste et écrivaine très impliquée dans la protection de l'enfance.

Quel est votre ressenti, aujourd'hui, quand on revient sur cette affaire qui date des années 1980 ?

Quel dommage qu'à l'époque, Matzneff ait été encensé par une sorte de caste parisienne qui trouvait que la pédophilie était une chose formidable. Derrière l'argument, toujours le même qu'on entend, que c'est un grand littérateur, un homme qui a une jolie plume, cet homme était d'abord un prédateur. Il faut rappeler qu'à l'époque, toute une littérature encensait ce garçon. Gabriel Matzneff a été à l'origine d'une pétition en 1977, qui a circulé dans le journal Libération et dans Le Monde plus tard, qui demandait à ce qu'on autorise les relations sexuelles entre adultes et enfants. On ne parle pas simplement de mineurs de moins de 15 ans, on parle de plus jeunes enfants. Ce texte était considéré comme la suite logique d'une volonté de libération des moeurs, dans la foulée de mai 68, "il est interdit d'interdire". On trouvait en effet qu'il était parfaitement bienvenu d'autoriser des adultes à séduire des petites filles et des petits garçons.

Y a-t-il eu une évolution dans la manière d'appréhender cette relation ?

Pour qui s'intéresse aux écrits de Gabriel Matzneff, on se rend compte que, non seulement il se félicite d'avoir un certain nombre de maîtresses toutes plus jeunes les unes que les autres, et puis quand il parle de ses voyages exotiques, à Manille ou ailleurs, il raconte avec beaucoup de détails le plaisir qu'il avait à avoir une relation sexuelle avec des garçons de 10, 11 ans. Cette idée de ne pouvoir avoir des relations sexuelles qu'avec de très jeunes enfants, parce qu'il y a une sorte de virginité dont il serait le seul maître, et qu'il serait le seul à pouvoir posséder, c'est une idée qui est absolument répugnante et qu'aujourd'hui on n'accepte plus. C'est vrai qu'à l'époque on l'acceptait, mais il y a eu plus qu'une acceptation, il y avait une sorte de fascination pour ça.

La seule qui s'est offusquée publiquement des déclarations de Gabriel Matzneff, c'est Denise Bombardier, qui est canadienne. Est-ce révélateur ?

On retrouve là aussi, et c'est quelque chose qu'on a connu récemment, l'opposition entre le vieux et le nouveau monde. Chaque fois qu'on parle du harcèlement, des femmes harcelées, du seuil minimum de consentement contre le viol, on nous dit "oui mais en France, on a cette tradition de la séduction blabla". On a, en France, pardon de le dire, une sorte de culture du viol qui reste profondément inscrite. Quand il y a eu, il y a un an, la loi Schiappa, qui devait justement revoir toutes ces questions de seuil d'âge de consentement, on a dit qu'on ne pouvait pas faire de seuil d'âge, que ce serait contraire aux droits de la défense. Et le Conseil d'Etat, qui est quand même formé par des vieux hommes qui ont une vision très archaïque des choses, a dit "non non non, on ne touche pas à la loi contre le viol". On est en France, le seul pays au monde où on n'a pas un âge minimum de consentement. C'est-à-dire qu'on considère qu'une petite fille de 11 ans peut en effet consentir à un acte sexuel. Ce qui est formidable dans le livre qui va sortir sur le consentement, c'est que cette éditrice, Vanessa, dit qu'en effet, elle avait 13, 14 ans, qu'elle était entre guillemets consentante, et que c'est pour ça qu'elle n'a pas pu exprimer plus tôt son dégoût, qu'elle n'a pas porté plainte contre Matzneff. Mais elle le dit fort justement, il y a une sorte de fascination pour le prédateur qui fait qu'elle n'a pas osé le dénoncer. Il y a un âge où on est consentant, mais ce n'est pas pour autant que les adultes doivent avoir des relations sexuelles avec les enfants.

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