La sérénité de Jean-Paul Dubois au moment de la remise du Goncourt

Le romancier Jean-Paul Dubois reçoit son prix Goncourt  au restaurant Drouant, le 4 novembre 2019
Le romancier Jean-Paul Dubois reçoit son prix Goncourt  au restaurant Drouant, le 4 novembre 2019 (Laurence Houot / franceinfo Culture)

Cette année la "tempête Amélie" annoncée sur le Goncourt  n'a pas eu lieu. C'est avec sérénité que Jean-Paul Dubois le lauréat a traversé ce moment. 

La journée d'un Goncourt commence toujours de la même manière. Attroupement, petits fours, camions de directs, pronostics, le bouillonnement est perceptible dès l'entrée de la rue Gaillon à Paris, pas loin de l'Opéra, devant le restaurant Drouant qui accueille l'événement chaque année.

Le prix Goncourt 2019 a été attribué lundi 4 novembre à Jean-Paul Dubois, pour son roman Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier), à 6 voix contre 4 pour Soif, d'Amélie Nothomb. Que se passe-t-il dans la tête du lauréat lors de ce spectaculaire moment de la remise du prix ?

Hors-champ, il y a les jurés qui délibèrent. Rien ne filtre pendant que les journalistes élaborent des scénarios. Hors-champs aussi, les finalistes et leur anxiété, on imagine, attendant le verdict. Ce matin, Amélie Nothomb était retranchée dans son bureau, "naturellement très angoissée, encore plus ce matin", nous confiait un représentant de sa maison d'édition, Albin Michel.

"Il arrive"

Midi quarante-cinq, Didier Decoin, messager des jurés, descend les escaliers et annonce le Goncourt 2019. Il est pour Jean-Paul Dubois. Qu'aura ressenti la romancière, une fois encore finaliste malheureuse du Goncourt ? On ne le saura pas. Toutes les caméras sont désormais braquées sur le gagnant. "Il arrive dans cinq minutes, il est dans le coin !", annonce Françoise Rossinot, déléguée générale du Goncourt, grande ordonnatrice de l'événement.

L\'arrivée de Jean-Paul Dubois au restaurant Drouant à Paris, pour recevoir son prix Goncourt, 4 novembre 2019
L'arrivée de Jean-Paul Dubois au restaurant Drouant à Paris, pour recevoir son prix Goncourt, 4 novembre 2019 (THIBAULT CAMUS/AP/SIPA / SIPA)

Que ressent Jean-Paul Dubois au milieu de cette forêt de caméras et de micros, tendus vers lui ? "C'est irréel", lâche-t-il, avant de grimper les quelques marches qui conduisent au salon ovale, dans lequel l'attendent les jurés. Il est accompagné par son éditeur, Olivier Cohen, "mon gourou, mon entraîneur, mon sparring-partner". Celui qui était avec lui dans l'attente du verdict. Heureux éditeur, sa maison d'édition L'Olivier pour la première fois récompensée par le Goncourt. 

"Maintenant ta vie est foutue"

En haut, il est accueilli par les jurés, et par une autre cohue de journalistes, serrés les uns contre les autres autour de la table. Le romancier n'a pas le temps de s'asseoir. Les micros se tendent, les caméras tournent, les questions fusent. "C'est étrange, de sortir de chez soi, et d'être projeté dans un univers qui n'est pas du tout le votre", dit-il.

"Maintenant, ta vie est foutue !", lui lance Didier Decoin, faisant allusion à ce que peut provoquer de malheureux chez un auteur la réception d'un Goncourt. "Non. Pourquoi un prix m'empêcherait-il d'écrire ? L'écriture répond à une nécessité, je n'aurai aucun problème avec ça", assure Jean-Paul Dubois, romancier depuis trente ans, discret mais très populaire, déjà couronné par le prix Fémina en 2004 pour Une vie française.

"Alignement des planètes"

Modeste, il invoque "une convergence, un bon alignement des planètes". "Je crois beaucoup à la chance", dit-il. "Au travail et à la chance. On ne mérite jamais le prix Goncourt, on a la chance de l'avoir. Ça tombe sur la personne qui est sur un alignement de planètes cette année-là", ajoute-t-il.

"Ce Goncourt, vous l'avez désiré ?", interroge un journaliste. "Je ne peux pas désirer quelque chose qui n'a pas de réalité pour moi", répond Jean-Paul Dubois. "Ce n'est pas une ingratitude de ma part", lâche le romancier. "Vous boudez votre plaisir ?" relance le journaliste. "Non pas du tout. Mais je ne suis pas comme ça. Je ne vis pas comme ça. Je n'ai pas été élevé comme ça".

Le couronnement d'une oeuvre

C'est avec Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier), que le romancier toulousain décroche le prestigieux prix. Un roman qui raconte la vie de Paul Hansen, enfermé depuis deux ans dans une prison où il partage sa cellule avec un Hells Angel. Protégé par ce taulard redouté, Paul peut donner librement cours à ses rêveries d’évasion silencieuse en compagnie de ses absents, dont l’évocation nous fait vite comprendre que l’homme a tout perdu. L'histoire d'un monde en train de disparaître pour être remplacé par un autre dominé par l'injustice et le mépris. Une constante dans l'œuvre de Jean-Paul Dubois.

Et c'est cette œuvre qu'a voulu aussi honorer le jury du Goncourt. "L'an dernier on a récompensé un jeune premier auteur, cette année, on a fait le choix d'un écrivain aguerri, et populaire. Et on consacre aussi une œuvre. Comme cela a été le cas pour Houellebecq ou pour Duras", souligne Bernard Pivot, qui se souvient avoir invité Jean-Paul Dubois dans son émission Apostrophe en 1986 pour l'un de ses premiers romans, Éloge du gaucher dans un monde manchot, 1986.

"C'est un écrivain cosmopolite. S'il était un romancier anglo-saxon, il serait l'équivalent d'un William Boyd ou d'un John Irving", ajoute le président du Goncourt.

Cette année tout le monde attendait pour ce Goncourt "la tempête Amélie". Mais tandis qu'autour de la table ovale les flashs crépitent, les questions continuent à se cogner contre un Jean-Paul Dubois parfaitement calme. "C'est une joie bizarre. A l'intérieur, je me sens vachement calme …" souffle le romancier, juste avant que la meute se retire.

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