"La part du fils" : le roman de Jean-Luc Coatalem redonne vie à son grand-père breton et résistant, disparu dans les camps

L\'écrivain Jean-Luc Coatalem le 8 novembre 2017 lors de la remise du Prix Femina essai pour  \"Mes pas vont ailleurs\" (Stock)
L'écrivain Jean-Luc Coatalem le 8 novembre 2017 lors de la remise du Prix Femina essai pour  "Mes pas vont ailleurs" (Stock) (OAN VALAT/EFE/Newscom/MaxPPP)

Le romancier a enquêté sur son grand-père Paol, dénoncé pendant la guerre.

Publié dans la rentrée de septembre, La part du fils (Stock), le dernier roman de Jean-Luc Coatalem, est une enquête mâtinée de fiction sur l'histoire du grand-père de l'auteur, Paol, résistant breton mort dans les camps de concentration pendant la seconde guerre mondiale. Sur la famille du narrateur, ici confondu avec l'auteur, pèse un silence qui cache une douleur transmise d'une génération à une autre, sans que rien ne puisse la soulager.

Derrière ce silence se cache Paol, le grand-père, ex-officier colonial, et son arrestation en septembre 1943 par la Gestapo dans un village du Finistère. "Une lettre de dénonciation aura suffi". Le narrateur est le fils de Pierre, fils cadet de Paol, muré dans le silence.

La parole des descendants

D'autres livres de cette rentrée, comme Le Ghetto intérieur, de Santiago H. Amigorena, sont des témoignages des petits-enfants des victimes des camps de la mort. Que reste-t-il au-delà du silence de la première génération dans le cœur des héritiers ? Comment se racontent-ils cette histoire, tue par leurs pères ? De ce grand-père, le narrateur ne connaît "que quelques bribes arrachées".

"Je comprenais que cette histoire de déportation resterait dans l'indicible, qu'elle appartenait à une zone d’effroi inaccessible à ceux de mon époque, impossible à décrire, à transmettre réellement, que seuls les survivants ou les témoins pouvaient s'autoriser à le faire".

Jean-Luc Coatalem, hanté par cet "avant" perpétuellement relégué, se lance  dans une enquête qui le conduit des registres des archives, à un voyage sur les traces de son grand-père dans les bas-fonds du camp allemand de Dora. "Et ce que je ne trouverai pas", nous dit-il "de la bouche des derniers témoins ou dans les registres déchirés des archives, je l'inventerai, pour qu'il vive". Scrutant les photographies jaunies de ce grand-père aventurier, Coatalem comble les vides, et réinvente le grand-père disparu.

Des V2 au premier pas sur la Lune

Du grand-père au petit-fils, des V2 au premier pas sur la lune, à travers cette enquête familiale, c'est aussi les filiations de la grande histoire qu'il trace. Celle abominable de la machine allemande, notamment au camp de Dora, où 60.000 prisonniers, dont Paol son grand-père de septembre 1944 à février 1945, ont travaillé jusqu'à l'épuisement dans les sous-sols humides des grottes à la fabrication des V2, ancêtres des fusées américaines.

Un camp dans lequel 20.000 hommes ont péri dans des conditions atroces, dirigé par Wernher von Braun, qui comme des centaines de chercheurs allemands après la guerre, "s'est transformé en honorable citoyen allemand" et sans qui, Buzz Aldrin le reconnaîtra, "conquérir la Lune aurait été impossible". "N'en déplaise à von Braun et à son sourire triomphal, sa conquête des étoiles aurait dû franchir d'abord la porte des Enfers. Les prisonniers de Dora en firent les frais, Paol parmi eux. Comment l'oublier en regardant le ciel."  

D'une écriture souvent métaphorique, paysagère, Coatalem raconte aussi l'histoire d'une famille ancrée en Bretagne, très présente dans le livre comme un port d'attache et fil tendu entre les générations déchirées par la guerre. Ce cheminement intime entamé par l'écrivain voyageur, est "la part du fils". Il ouvre une nouvelle ère, "un printemps qui ressemblait, dans la fragilité de l'air, à de l'apaisement".  

Couverture de \"La part du fils\", Jean-Luc Coatalem (2019)
Couverture de "La part du fils", Jean-Luc Coatalem (2019) (Editions Stock)

La part du fils, Jean-Luc Coatalem (Stock – 265 pages – 19 €)  

Extrait :

Paol était l'œil du cyclone. Par loyauté, prudence ou indifférence, chacun évitait ce passé révolu, ce deuil inachevé. Comme ma mère, une tante éloignée, deux improbables cousines, belle-fille et petits-enfants avaient pris le pli. A quoi bon tisonner ce qui restait douloureux ? Et ce Saigon colonial, quel fantasme ! Et tant pis ou tant mieux si la vérité qui affleurait paraissait plus complexe, composite. Mais ce que nous ne savions pas me hantait, moi, et ce qui était tu, effacé ou presque, m'ordonnait encore. Qui était Paol, qu'avait-il fait ? Pourquoi donc étais-je travaillé par cet "avant". (La part du fils, page 31)

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