"Dans la tête de mon maître" : une plongée romanesque saisissante de Béatrice Fontanel dans les arcanes de la Révolution française

Béatrice Fontanel
Béatrice Fontanel (MAURICE ROUGEMONT)

L’une des périodes les plus sanglantes de l’Histoire de France est ici racontée à hauteur d’homme, dans un roman malicieux.

Béatrice Fontanel n’en est pas à son coup d’essai - raconter la petite histoire pour saisir la grande est sa spécialité – mais dans son dernier roman, elle récidive avec un coup de maître : Dans la tête de mon maître, publié le 8 janvier 2020 aux éditions Stock.  

L’histoire : Balthazar Janvier est un enfant trouvé qui porte le nom d’un mois qui disparaîtra bientôt. Mais lorsqu’il entre au service de son maître, un certain monsieur Antoine Lavoisier, chimiste de son état, il ne s’en doute évidemment pas. Mieux, il voit avec une certaine sympathie les mouvements populaires émerger face à la misère qui règne en cette fin de 18e siècle. Il découvre aussi avec émerveillement le métier de son maître, figure paternelle de remplacement dont il devient un serviteur dévoué. Tous deux vont vivre au cœur de l’Histoire qui s’emballe, parcourant la capitale, parmi ces hommes devenus fous.

Par la voix de Balthazar et à travers ses yeux, le lecteur découvre le quotidien de la vie parisienne de 1789, et la vie d’un scientifique passionnément dévoué à sa matière et à la recherche. Notre domestique devient un petit rat de laboratoire, admiratif des découvertes de l’homme qu’il côtoie et de son humanité. Lavoisier est en train d’inventer tout simplement la chimie moderne, mais pas seulement : il est aussi minéralogiste, météorologue, agronome, régisseur des poudres et salpêtres... En plein milieu des événements tragiques de la Révolution, il est chargé d’unifier les poids et mesures, et se met en route vers le nord avec Balthazar pour effectuer des mesures topographiques de clocher en colline. Une entreprise démesurée qui pose les jalons des distances modernes.

Les premiers scientifiques modernes

On croise dans ce roman toutes les grandes figures de l’époque : de Condorcet aux frères Montgolfier (dont l’invention est utilisée pour aller voir où se trouvent les lignes ennemies - l'armée prussienne alliée aux contre-révolutionnaires assaillant la jeune République de toutes parts -), en passant par le peintre David, Delambre, Daubenton, et bien sûr Robespierre, Marat, etc… Si l’époque est à l’effervescence politique, elle est aussi entichée de sciences, et les jeunes yeux de Balthazar suivent, étonnés et curieux, les découvertes des premiers scientifiques : du premier vol humain aux expériences de Malesherbes sur la synthèse de l’eau.

D’une plume alerte, non dénuée d’humour (Balthazar se présente comme un "Sisyphe de l’époussetage"), l’auteure nous emmène dans la tête de son personnage avec fraîcheur : "Lorsque j’observais le soir mon maître à sa table de travail, sa plume courant sur le papier des heures durant, son grand front éclairé par la lumière d’un chandelier, je me demandais si les conformations de son cerveau étaient celles du commun des mortels, comment les pensées, les savoirs accumulés là pouvaient-ils circuler à l’intérieur sans se tamponner." Et lorsque Lavoisier invente la classification des éléments : "Sa nomenclature lui faisait autant d’effet qu’à moi les rondeurs de mon Euphrosine."

Avec sa douce amie, Balthazar, rattrapé par les affres de la Révolution, va voir son pays basculer dans la Terreur, et la folie emporter ceux qu’il aime, sans pouvoir les sauver… On sort de cette lecture en ayant encore appris des choses sur une période pourtant largement décrite et écrite, avec le sentiment que la folie des hommes s’affronte décidément éternellement avec leur raison.  

Couverture de \"Dans la tête de mon maître\" de Béatrice Fontanel
Couverture de "Dans la tête de mon maître" de Béatrice Fontanel (Editions Stock)

Extrait: "Après l'examen des lettres, on exigea celui des instruments. On voulut savoir à quoi ils servaient. On les étala de nouveau sur la place et voilà Delambre forcé de recommencer encore une fois un cours de géodésie dont il avait donné les premières leçons à Epinay. Il expliqua qu'une Nation unique se devait d'avoir une seule unité de mesure, tout comme le soldat se battait pour une seule patrie. La Révolution n'avait-elle pas permis l'égalité et la fraternité pour tous les peuples du monde ? Et tous les peuples du monde ne devaient-ils pas utiliser un système uniforme de poids et mesures, afin d'y encourager le commerce pacifique, la compréhension mutuelle et l'échange de savoirs ? Voilà donc à quoi allait servir la mesure du globe."

Dans la tête de mon maître, de Béatrice Fontanel,
(Editions Stock, 8 janvier 2020, 304 pages, 19,50€.  

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