"(Très) cher cinéma français", d’Eric Neuhoff : un essai au vitriol distingué par le prix Renaudot

Eric Neuhoff, journaliste, romancier et essayiste
Eric Neuhoff, journaliste, romancier et essayiste (LAMACHERE AURELIE/BALTEL/SIPA)

D’une plume acerbe et drolatique, ce pamphlet dresse une nécrologie du cinéma français.  

Romancier, essayiste, journaliste, œuvrant à l’émission "Le Masque et la plume", sur France Inter, Eric Neuhoff est un spécialiste du cinéma français. Depuis son obtention du prix Renaudot lundi 4 novembre, les rotatives tournent à plein régime pour imprimer des exemplaires supplémentaires de (Très) cher cinéma français, essai publié le 5 septembre 2019 aux éditions Albin Michel.  

Dans cette autopsie de 131 pages, Eric Neuhoff n’y va pas de main morte. Il décrit un cinéma français sous perfusion, sans fougue et sans imagination, ne survivant que grâce à un système d’aides publiques qui font sortir des œuvres qui, sans cela, resteraient lettre morte... Et ce ne serait pas plus mal. Voilà en substance le propos. Au fil de l’essai, son auteur ne cesse d’enfoncer le clou : "Polars mal ficelés, comédies pas drôles, petites romances à la con, on a droit à tout cela." La perfusion, c’est celle de ce millefeuille d’aides publiques, allant du Centre national du cinéma aux chaînes de télévision, en passant par les régions. Alliez à cela des réalisateurs qui viennent pour la plupart du même milieu, sortent des mêmes écoles, et ne se déplacent au-delà des limites du périphérique parisien que pour aller tourner dans des studios en République tchèque ou en Belgique, parce que c’est moins cher, et vous aurez des films mort-nés à peine sortis en salle, avec des flops retentissants.

Cherche talent désespérément

"SOS. Cinéma français cherche talent désespérément. Alerte à toutes les patrouilles. La mobilisation générale est décrétée." Avec Eric Neuhoff, tout le monde en prend pour son grade, dans ce pamphlet en forme d’ode nostalgique au cinéma des années 1970 : "Il faut vraiment avoir bonne mémoire pour se souvenir que jadis le monde entier jalousait notre 7e art. Ça n’était que Renoir par-ci, Godard par-là, Melville partout." Et il ajoute, avec un sens certain de la formule : "Cinéma français : oxymore".

Forcément injuste et férocement subjectif, l’essayiste dézingue acteurs et réalisateurs, avec la même jouissance de sale gosse : "Au début de Elle, l’impavide Huppert se fait violer à domicile par un individu cagoulé (…) Son affaire conclue, l’agresseur disparaît comme il était venu. Réaction de la victime : elle décroche son téléphone pour commander des sushis. Les émotions, ça creuse. Depuis, on regarde d’une autre façon les clientes des restaurants japonais."  Ou bien encore : "Ah l’audace de Kechiche, le Lelouch classé X (…) Les parties de jambes en l’air produisent d’intéressants bruits d’évier. Y a-t-il un plombier dans la salle ?" 

Un immense coup de gueule nostalgique

On pourrait continuer  à citer ses bons mots alignés sur chaque page à l’avenant, comme celui plaignant le pauvre critique de cinéma qui désormais se rend aux projections comme à l’abattoir. Ecrit d’une plume plus que vive par un cinéphile averti, comme un immense coup de gueule nostalgique d’un vieil acariâtre ressemblant à Clint Eastwood dans Gran Torino, (Très) cher cinéma français a, lui, reçu les faveurs des jurés du prix Renaudot.

Couverture de \"(Très) cher cinéma français\"
Couverture de "(Très) cher cinéma français" (Editions Albin Michel)

(Très) cher cinéma français, d’Eric Neuhoff, publié le 4 septembre 2019 aux éditions Albin Michel, 131 pages, 14 euros.

Extrait: 

"Ils seraient plus inspirés de tourner de meilleurs films. Cette tâche semble malheureusement au-dessus de leurs forces. Les plus malins se lancent dans des biopics laborieux. Dans Rodin, Vincent Lindon parle dans sa barbe. On le comprend encore moins que le député Jean Lassale. Chez papa Garrel, des professeurs sautent sur leurs étudiantes dans les toilettes de la faculté. Ils ont toujours l'air fatigué (grave incohérence: vous avez vu l'emploi du temps d'un universitaire?). Le simple fait de mettre les mains dans les poches de leur duffle-coat suffit à les exténuer. Les filles vivent dans des chambres de bonne alors que celles-ci ont disparu de la circulation depuis des années. Aucun Belmondo ne leur demande s'il peut pisser dans le lavabo. De temps en temps, un des personnages saute par la fenêtre. C'est reposant."

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