À lire en urgence : "Nous, l'Europe" de Laurent Gaudé

Le romancier Laurent Gaudé au Salon Livres Paris, mars 2019
Le romancier Laurent Gaudé au Salon Livres Paris, mars 2019 (LAURENT BENHAMOU/SIPA)

Selon les derniers sondages, pas plus de 40 % des électeurs iront voter dimanche 26 mai pour les élections européennes. Le romancier et dramaturge Laurent Gaudé en appelle au "sursaut" dans un texte très fort en forme de chant lyrique.

Nous l'Europe banquet des peuples (Actes Sud). Laurent Gaudé trace dans ce poème fulgurant toute l'histoire de l'Europe depuis la naissance des nations et de la société industrielle au XIXe siècle, jusqu'à l'Europe désenchantée d'aujourd'hui, en passant par la colonisation, les deux grandes guerres, la Shoah, le traité de Rome, mai 68 ou la Guerre Froide… Un livre d'une puissance étonnante, que l'on lit d'un trait, et qui dresse un portrait bouleversant de cette étrange entité qu'est l'Europe, aujourd'hui mise en péril par la montée en puissance des europhobes. À quoi sert-elle ? Quel est son avenir ? Comment la construire ? Quel sens lui donner ? Comment Laurent Gaudé réussit-il l'exploit de nous embarquer littéralement dans cette réflexion sur un sujet qui habituellement nous endort ?

Parce que Laurent Gaudé nous plonge aux racines de l'Europe

Laurent Gaudé plonge aux sources de l'Europe : "Il faut fouiller dans le XIXe siècle / Parce que dans ses entrailles il y a notre visage"(Page 30). Au tout début, il y a 1848, "la chute des rois coiffés comme des poupées de calèche", rappelle-t-il. "Quelque chose va naître / Et ce sera d'abord rouge et grimaçant". Des soulèvements, un peu partout en Europe, Palerme, Paris, Milan, Berlin… "Nous sommes nés de l'utopie et du mécontentement", souligne Laurent Gaudé. Vous avez peur ? interroge-t-il, alors "Pensez à Hugo, et à son exil". Les grandes révolutions ne se font pas dans le calme, et sans casse, rappelle l'écrivain. Celle-là, la première, creuse le nid des nations, du suffrage universel, de la liberté de la presse. "Et nous sommes là, / Nous / Avec ces mots qui nous ont été légués "Nation", "Égalité", "Liberté"/ que nous contemplons avec fatigue. / Depuis si longtemps nous sommes citoyens de l'ennui. / Jeunesse ! / Jeunesse ! / Il nous faut ton sursaut."

Parce qu'il dévoile l'ADN de l'Europe, en racontant son histoire sans tabou

Après avoir plongé dans les racines, Laurent Gaudé remonte le fil du bois, sans négliger aucune ramification : la révolution industrielle, course effrénée, le progrès, érigé en valeur suprême, et les dégâts, déjà. Puis le colonialisme. "Pendant des siècles, nous avons mangé le monde", regrette le romancier, qui égrène les noms des tyrans, nous invitant à cracher dessus : Léopold II, au Congo Lothar Von Trotha, et Heinrich Goering (le père de Hermann !) en Namibie.

"Tant d'hommes envoyés sur ces terres comme des chiens tout-puissants,
se sont habitués à régner en petits tyrans,
A violer tant qu'ils voulaient,
A tuer sans conséquences,
A jouir en maître.
Tant d'hommes en ont asservi tant d'autres
En ne voyant même pas le mal…
Vernichnung
Le mot est planté en terre
Et ne cessera de croître".

La boucherie de 14. Le traité de Versailles "une humiliation, nous le paierons". En attendant, l'Europe vit une parenthèse enchantée : les années 20. "L'Europe a besoin des seins de Joséphine et des poèmes de Cendrars". De courte durée, la parenthèse. 1933, "une odeur nouvelle envahit Berlin". Partout en Europe, on désigne les "Indésirables". Laurent Gaudé les cite tous : les Juifs en Allemagne, les Grecs en Turquie, les Turcs en Grèce, les Catalans, les révolutionnaires, les communistes, les Républicains, en Espagne… Les premiers camps de concentration ouvrent leurs portes en France.

La seconde guerre mondiale se prépare. Elle apporte avec elle les plus grands crimes contre l'humanité. "Et l'on s'arrête devant l'abîme, / Conscient de ne pouvoir que se taire". L'Europe s'est construite de sang, de larmes, mais aussi de lumières, rappelle le romancier. "Nous avons les héros en partage / Qui nous ont légué un continent plus vaste que nos pays / Une terre que nous devons habiter / Pour eux, / Dans le sens de l'intelligence." (Camus)

Parce qu'il nous explique pourquoi l'Europe d'aujourd'hui ennuie ses concitoyens

C'est sans passion populaire que l'Europe telle qu'on la connaît aujourd'hui s'est construite, nous dit Laurent Gaudé, "et c'est peut-être-là sa faute originelle", ajoute-t-il, s'étonnant d'une telle naissance, sans révolution, sans embrasement, "sans volonté populaire qui renverse tout".

Mais il fallait sans doute cela "après la fureur de la guerre, après les grandes foules fascinées par un seul homme aux mains tendues". Le romancier nous invite à observer la photographie prise en 1957, qui immortalise la naissance de l'Europe, "une grande tablée où tant d'hommes que nous ne connaissons pas signet des documents". Une nouvelle Europe est née, "sans passion, sans emportement. / La nuance. / Et le compromis".

Parce qu'il nous fait aimer cette Europe née dans la douleur, et accouchée dans l'indifférence des peuples

Laurent Gaudé nous fait aimer cette Europe, comme on aime les ados même s'ils sont ingrats (dans tous les sens du terme) parce qu'ils sont aussi une promesse. 

La Guerre froide, mai 68, les désillusions et la chute du mur de Berlin, qui ouvre la voie à l'élargissement. Que sera l'Europe de demain ?  "Le territoire est vaste et nous ne le connaissons pas. Il y a une Europe à inventer", avance Laurent Gaudé. "Qui sommes-nous maintenant ? / Une nation de nations vaste, différente / Qui cherche le socle commun sur lequel elle pourra s'unir". Les Européens ont en commun d'avoir "traversé le feu", dit-il.  

"Nous connaissons l'abîme, / nous avons été avalés par sa profondeur", mais l'Europe est aussi "un passé qui veut devenir une boussole". Comment s'y prendre ? "Grand banquet. / C'est cela qu'il nous faut, maintenant. / De l'ardeur / De la chair et du verbe !", invite le romancier. Redonner la sève à une Europe née de la raison, au "risque de devenir un grand corps vide". Donner chair à une Europe qui n'a pas comme but ultime de "dominer le monde", mais d'être "Pour le monde entier / le visage lumineux / De l'audace / De l'esprit / Et de la liberté".

Parce qu'il fait usage de la force du poète

Laurent Gaudé, comme Hugo ou Camus, démontre magistralement que la littérature peut servir les idées. Là où les politiques, les éditorialistes échouent à nous convaincre, le poète emporte le morceau. Car si Laurent Gaudé nous raconte une histoire que nous connaissons déjà par cœur - nous l'avons étudiée à l'école dans les détails - il nous donne l'impression de l'entendre pour la première fois.

Il fait même mieux, il réussit à susciter l'émotion, l'enthousiasme, amorçant lui-même le mouvement qu'il appelle de ses vœux, un mouvement nourri "de la chair, et du verbe". Le romancier et dramaturge déroule son texte comme un long poème, comme une odyssée, comme un cri ininterrompu, qui nous emporte. On ne le lit pas, on se le déclame intérieurement. Une bonne nouvelle : son texte est au programme du prochain Festival d'Avignon, dans une mise en scène de Roland Auzet, du 6 au 14 juillet.

Couverture de \"Nous l\'Europe\", Laurent Gaudé
Couverture de "Nous l'Europe", Laurent Gaudé (Actes Sud)

Nous, l'Europe banquet des peuples, de Laurent Gaudé
(Actes Sud - 192 pages, 17,80 euros)

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