TRIBUNE. "Nous ne serons plus celles qui encaissent" : après l'affaire Matzneff, des personnalités du monde littéraire réclament la fin de la "loi du silence"

Des exemplaires du Consentement de Vanessa Springora sont présentés dans une librairie parisienne, le 2 janvier 2020.
Des exemplaires du Consentement de Vanessa Springora sont présentés dans une librairie parisienne, le 2 janvier 2020. (MAXPPP)

Les écrivaines Caroline Laurent, Léonora Miano, Valentine Goby, Léonor de Récondo, ainsi que des auteurs comme Olivier Adam et David Foenkinos signent, aux côtés de figures de l'édition, cette tribune.

La publication du Consentement de Vanessa Springora, le 2 janvier 2020, a jeté un froid dans le monde de l'édition. Dans cet ouvrage autobiographique, la nouvelle directrice des éditions Julliard raconte sa relation sous emprise avec l'écrivain Gabriel Matzneff : elle avait 14 ans, lui 50. Dans ses ouvrages, l'auteur a toujours revendiqué son attirance pour les mineurs et sa pratique du tourisme sexuel en Asie, sans que le milieu intellectuel de l'époque ne condamne ses penchants pédophiles. Au-delà du cas de Vanessa Springora, l'affaire Matzneff révèle surtout que le monde littéraire n'est pas exempt de violences sexuelles et sexistes. Editrices, autrices, illustratrices… Dans une enquête publiée sur franceinfo, plusieurs femmes décrivent un milieu poreux au harcèlement et aux agressions sexuelles, qu'elles soient le fait d'auteurs reconnus ou d'éditeurs. Elles espèrent désormais que les langues se délient. Les signataires de cette tribune s'expriment ici librement. 


Dans le langage courant, on parle de "tartuffe" pour décrire l'hypocrite, de "don Juan" pour le libertin. Parlera-t-on un jour de "matzneff", avec une minuscule, pour désigner le prédateur d'enfants ? Ce scandale, si courageusement restitué par Vanessa Springora dans Le Consentement, prouve qu'il s'agit d'une affaire nationale et non de remous propres au seul milieu littéraire. Bien sûr, la pédocriminalité doit être punie comme telle. Mais une question se pose. Les femmes ne sont-elles pas toujours, d'une manière ou d'une autre, infantilisées, ramenées au statut d'éternelles mineures ?

Penser à leur place, jouer avec leur corps, imaginer qu'elles sont d'accord, forcément d'accord, n'est-ce pas l'aveu d'une mentalité vérolée, héritage de plusieurs siècles de domination masculine ? La femme, objet non rationnel, aurait besoin de l'homme pour découvrir ce qu'elle désire. Un tel état d'esprit justifie pour beaucoup les actes les plus répréhensibles.

Le cas Matzneff a suscité l'indignation. On aurait pu attendre qu'il soulève des interrogations plus larges sur les violences sexuelles et sexistes dans l'édition. On a davantage entendu les réactions hostiles de certains. "N'en fait-on pas un peu trop ?" "La censure a-t-elle repris du service ?" "Ne cherche-t-on pas à moraliser, donc à tuer la littérature ?" Notre société serait entrée dans le règne du puritanisme et de la dénonciation, #balancetonporc oblige. Le malaise est palpable.

Et pourtant. Combien de Weinstein dans le monde littéraire ? Combien de tartuffes aux mains moites, de dons Juans à la braguette souple ?Les signataires de la tribune

Le sexisme dans l'édition est une réalité, comme dans bien d'autres secteurs. Mais c'est une réalité cachée dans un milieu massivement féminin. Les femmes constituent en effet près de 75% de la totalité des effectifs (chiffres de 2016). Les attachés de presse et assistants commerciaux sont à 93% des attachées de presse et des assistantes commerciales. Ne parlons pas des assistantes d'édition, surreprésentées. L'édition fait rêver. Ce rêve a un coût.

Remarques déplacées et agressions physiques

Comme dans la presse et le cinéma, nous sommes nombreuses – trop nombreuses – à avoir été confrontées à des violences sexistes et sexuelles, nous plongeant parfois dans une zone grise. Remarques déplacées, attouchements, brutalité psychologique, agressions physiques… Avec pour seule réponse la sidération, cet autre visage de la culpabilité, dans un renversement des rôles tristement connu. Est-ce ma faute ? Ai-je provoqué malgré moi cette caresse dont je ne voulais pas, ces mots qui me salissent ? Suis-je une victime ? Pire : une imbécile, une oie blanche ?

À ces questions, il nous faut aujourd'hui répondre non. Et parce que la réalité se façonne dans le langage, il est temps de bousculer le lexique. Non, nous ne serons plus celles qui encaissent, celles qui subissent. Non, nous ne resterons pas passives. Dire "J'ai été victime" ne suffit pas. Osons le : "Vous n'avez aucun droit sur moi." Renversons la perspective, renvoyons l'agresseur à sa responsabilité.

Non, ce n'est pas à nous d'être honteuses, mais à ces hommes incapables de résister à leurs pulsions, grossiers, méprisables, ces petits maîtres que le doute n'effleure pas, sûrs de leur bon droit, ce droit de cuissage revisité à l'aune du délire économique de notre époque.Les signataires de la tribune

Économique ? Oui, car c'est de cela aussi qu'il s'agit. Le sexisme est l'une des conséquences d'un système général délétère, qui repose sur le pouvoir, le symbole et l'argent.

Le pouvoir tout d'abord. Même si les choses évoluent depuis quelques années et que de plus en plus de femmes accèdent aux fonctions de direction, les postes-clés restent souvent aux mains des hommes.

Le symbole, ensuite. Dans ce tout petit monde, on mêle sans arrêt fiction et réalité, on enjolive et on réécrit l'histoire ; après tout, point de réel sans pente romanesque… Là où une femme crie "violence", on répondra "badinage""charme", "séduction à la française". Deux versions des faits ; parole contre parole.

"On ne tue pas la poule aux œufs d'or"

Quant à l'argent… Le silence des femmes dans l'édition ne s'explique-t-il pas aussi par la précarisation d'un secteur soumis à des impératifs financiers intenables ? Que dira-t-on à la jeune attachée de presse, à l'éditrice ou à l'assistante harcelée par, au choix, un auteur à succès, un journaliste faisant la pluie et le beau temps, un supérieur hiérarchique, qui aurait le mauvais goût de se plaindre ? "Si tu n'es pas contente, il y en a dix comme toi qui attendent derrière la porte." Déclinaison du célèbre "Tu as la chance d'exercer un métier dont tout le monde rêve et de vivre de ta passion". La beauté de l'art, en somme, qui vaut bien quelques sacrifices. Surtout si les prédateurs contribuent à la rentabilité générale, gonflant le ventre des éditeurs et des actionnaires. On ne tue pas la poule aux œufs d'or.

Vraiment ?

C'est ce qu'on pensait jusqu'à l'affaire Weinstein. En s'opposant enfin à leur désintégration physique, psychologique et professionnelle, les femmes sont en train d'éduquer la société des hommes. À ceux qui les soutiennent, aux hommes éclairés, elles demandent de continuer un combat qui gagnera toujours à être commun. À ceux qui se croyaient tout permis, elles apprennent la frustration et les limites. Rejettent l'état de minorité dans lequel ils auraient voulu les tenir. Pour certains, tout cela est neuf, et donc perturbant. Il faudra pourtant qu'ils s'y habituent. L'ère du silence est terminée.

Retrouvez ci-dessous la liste des signataires

Caroline Laurent, autrice de la tribune, directrice littéraire aux éditions Stock, écrivaine - Olivier Adam, écrivain - Carl Aderhold, écrivain et scénariste - Amandine Ardouin, libraire - Jérôme Attal, écrivain - Clémentine Beauvais, autrice jeunesse - Claire Berest, écrivaine - Julien Bisson, journaliste - Théodore Bourdeau, journaliste et romancier - Cécile Coulon, écrivaine - Hadia Decharrière, écrivaineMélanie Decourt, directrice éditoriale - Frédérique Deghelt, écrivaine et réalisatrice - Delphine Depras, éditrice - Claire Do Sêrro, directrice éditoriale littérature étrangère chez Robert Laffont & NiL - Béatrice Duval, directrice du Livre de Poche - Emmanuelle Favier, écrivaine - David Foenkinos, écrivain - Valentine Goby, autrice - Florence Hinckel, autrice jeunesse - Debora Kahn-Sriber, éditrice - Magali Langlade, responsable éditoriale - Anne Laborier-Berthelemy, attachée de presse - Romane Lafore, écrivaine et traductrice - Michèle Lancina, éditrice freelance - Estelle Lenartowicz, journaliste littéraire - Marc Lesage, traducteur - Olivier Liron, écrivain - Solène Marivain, chargée de communication - Florence Maletrez, responsable des droits - Lauren Malka, journaliste et autrice - Léonora Miano, écrivaine - Anne-Fleur Multon, autrice jeunesse - Lola Nicolle, éditrice et écrivaine - Léonor de Récondo, écrivaine - Karine Reysset, écrivaine - Anne-Marie Revol, journaliste et écrivaine - Anne Révah, écrivaine - Sarah Rigaud, directrice éditoriale - Agathe Ruga, écrivaine et fondatrice du Grand Prix des blogueurs littéraires - Anne-Charlotte Sangam, éditrice - Zoé Shepard, essayiste et romancière - Valentin Spitz, psychanalyste, essayiste et romancier - Fabrice Tassel, journaliste et écrivain - Aurélie Valognes, écrivaine - Caroline Vié, journaliste et écrivaine - Carole Zalberg, écrivaine

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