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Le marché florissant des faux tableaux low cost

L'entrée du musée Etienne Terrus, à Elne (Pyrénées-Orientales). (GOOGLE STREET VIEW / FRANCEINFO)

Moins connus que Picasso, Monet ou Matisse, des peintres locaux sont les cibles privilégiées de faussaires. Des faux tableaux "à la manière de" sont présents partout en France, dans des collections privées et même des musées.

En dix ans, le service chargé d'enquêter sur les contrefaçons de tableaux a vu augmenter le nombre de dossiers. Les tableaux en question, que les faussaires réussissent à faire passer pour des originaux, sont vendus quelques dizaines, voire quelques centaines d'euros, mais si la fraude porte sur de nombreuses pièces, l'arnaque peut rapporter gros.

Le scandale du musée Terrus à Elne

En avril 2018, un scandale éclate dans la commune d'Elne, dans les Pyrénées-Orientales. À l'occasion de l'inauguration d'une exposition consacrée au peintre local Etienne Terrus (1857-1922), le maire fait une annonce stupéfiante : la collection est composée de faux tableaux. Le chiffre est à peine croyable. Sur les 140 peintures attribuées à l'artiste illibérien, une expertise révèle que 82 sont faux. La commune dépose plainte pour faux, usage de faux, recel et escroquerie en bande organisée.

Selon l'avocat de la commune, maître Mathieu Pons-Serradeil, l'arnaque a été minutieusement préparée : "Il n'y a pas un seul homme qui aurait fait de vulgaires copies qu'il aurait ensuite vendues sous le manteau. Le système passe aussi par celui qui trouve le tableau, celui qui y appose une fausse signature, celui qui le donne à un antiquaire, un brocanteur ou un galeriste, qui vont eux-mêmes le revendre et ainsi de suite jusqu'à ce que cela arrive au musée."

Statue d'Etienne Terrus réalisé par Aristide Maillol, à Elne (Pyrénées-Orientales). (RADIO FRANCE / PHILIPPE RELTIEN)

Au départ de l'affaire, on retrouve une militante associative et passionnée par l'œuvre de Terrus : Odette Traby. C'est elle qui ouvre en 1994 le musée Terrus dans la commune d'Elne. Entre 2015 et 2016, alors qu'elle est âgée et malade (elle décédera quelques mois plus tard), elle se voit présenter une soixantaine de tableaux attribués à Terrus.

Problème : ces œuvres sont fausses, mais elle ne s'en rend pas compte. "Les gens qui lui ont proposé ces tableaux connaissaient son envie de découvrir de nouveaux Etienne Terrus, explique Eric Forcada, le commissaire de l'exposition ayant découvert l'arnaque. Ils connaissaient aussi sa capacité à mobiliser des fonds."

Ils ont profité de sa faiblesse à ce moment-là.Eric Forcadaà Cellule investigation de Radio France

Un abus de faiblesse pourrait donc expliquer le scandale. Pour les faussaires, la faible notoriété de Terrus est une aubaine. "Aujourd'hui, reproduire un faux Picasso ou un faux Matisse, cela devient quasiment impossible. Donc on s'attaque à un artiste annexe, que l'on peut falsifier plus facilement", explique Eric Forcada. 

L’aquarelliste Augustin Hanicotte, mort en 1957, a aussi été ciblé par les faussaires. Il avait pour particularité de signer ses œuvres d'une vingtaine de façons différentes, donc facilement imitable. "J'ai décelé les premiers faux Hanicotte dès 2008 lors de ventes aux enchères, se souvient l'expert local Robin Dominois. Je pense que l'arnaque dure depuis 10 ou 15 ans."

La défaillance des expertises

Dans le cadre de l'affaire des faux Terrus, la crédulité d'Odile Traby et la faible notoriété du peintre ne suffisent pas à expliquer l'arnaque. En effet, les tableaux ont réussi à passer l'étape de l'expertise. Comment le certificateur Gérard Rouquié, marchand d’art à la retraite et trésorier du comité Etienne Terrus, a pu certifier autant de faux ? D'abord catégorique, ce dernier "réfute les affirmations selon lesquelles ces tableaux sont des faux, s'exclame-t-il. Un tableau de Fragonard est passé trois fois en vente publique comme faux, il est repassé comme vrai. À l'arrivée, nous aurons de grosses surprises", prévient-il.

Toutefois, lorsqu'on lui présente les éléments précis qui laissent penser le contraire, son discours change. "On ne pouvait pas mettre en doute Odette Traby", admet l'ancien marchand d'art, qui explique qu’il n’avait qu’un rôle secondaire. "Elle achetait pour le musée, pour la mairie. Si on avait le feu vert d'Odette Traby, c'était bon."

Gérard Rouquié finit par reconnaître qu’il a pu se tromper. "Un expert qui ne s'est pas trompé deux fois dans sa vie n'est pas un bon expert, poursuit le certificateur. Nous n'avons pas la science infuse. Il est vrai que parfois on peut se laisser aller à un jugement. La principale qualité d'un expert, c'est la modestie et l'humilité", lâche ensuite Gérard Rouquié.

De nombreux scandales à venir ?

Pour certains spécialistes, le problème des faux tableaux low cost ne fait que commencer. La plupart sont aujourd'hui dispersés dans des collections privées. C'est lorsque leurs propriétaires tenteront de les revendre que les dégâts seront visibles. "Le problème apparaît déjà pour les exposions publiques, se désole Éric Forcada, historien de l'art et commissaire de l'exposition Terrus. Quand on demande aux particuliers de prêter des pièces pour être exposées, qui peuvent s'avérer fausses. Certains tableaux ne réapparaîtront que dans 70 ou 80 ans, après plusieurs successions. On ne se rendra compte des méfaits de cette crise du faux qu'à ce moment-là."

Il y a également la problématique des faux tableaux dans les musées, malgré les expertises. Le faussaire Guy Ribes, qui se voit régulièrement sollicité par le cinéma pour créer des copies de tableaux, affirme que des faux Edgard Degas signés de sa main sont accrochés dans certains musées en Angleterre. Et il y en aurait bien d’autres. "Je vois régulièrement mes faux tableaux circuler dans des revues, affirme Guy Ribes. Je les reconnais tous, et ils sont certifiés ! Même si je disais que ce sont des faux, on me rirait au nez. Certains Chagall accrochés dans des musées en France ont mes initiales dans les détails du tableau. Il n'y a que moi qui le sais."

En 2016, le réalisateur Jean-Luc Leon a consacré un documentaire au faussaire Guy Ribes. (GUY RIBES)

Dans quelle proportion des tableaux de grands maîtres sont présents dans les musées ? Si l’on prend le cas de Miró, l’un des artistes les plus copiés au monde, on estime à environ à 650 les demandes d’authentification refusées en dix ans par l'Association pour la défense de l’œuvre de Miró et que 20% des œuvres en circulation pourraient être des faux.