"Fumer rend blond si on s'appelle Gilles" : ces études bidons dont nous raffolons

Les PDG se prénomment en majorité Gilles en France, les blondes votent à droite... Telles sont les études, parfois peu scientifiques, qui font les choux gras des médias.
Les PDG se prénomment en majorité Gilles en France, les blondes votent à droite... Telles sont les études, parfois peu scientifiques, qui font les choux gras des médias. (FOTOSEARCH / GETTY IMAGES)

Les enquêtes pseudo-scientifiques fleurissent dans la presse. Pour les médias, les relayer demande peu de travail et draine de l'audience. Et les lecteurs, même s'ils ne sont pas dupes, y jettent souvent un œil. 

Les femmes ne savent pas lire les cartes routières, les chiens polluent plus que les 4x4, les agents immobiliers ont la plus forte activité sexuelle, boire une bière par jour est bon pour la santé, les PDG se prénomment en majorité Gilles en France... Ces infos anecdotiques, croustillantes, parfois improbables sont issues d’études (plus ou moins scientifiques) reprises dans la presse. Une mine d’or pour les médias.

Des médias qui en raffolent

Bien souvent, l'étude se classe dans les sujets insolites ou dans les sujets de société (dormir rend beau, un homme qui fait le ménage est moins stressé, une femme ovule davantage quand elle marche les genoux rapprochés...). Valérie-Jeanne Perrier, maître de conférences au Celsa Paris Sorbonne, spécialiste des pratiques médiatiques et journalistiques, explique à FTVi qu’il s'agit d'un "contenu prétexte""L’étude, présentée comme telle, est toute faite, il n’y a qu’à la relayer. On la présente sous forme de liste ou de classement. Il y a très peu de valeur ajoutée, mais une valeur relationnelle. C'est quelque chose qui attire, cela draine l’audience et fait réagir, estime Valérie-Jeanne Perrier. C'est une façon plus facile pour les journalistes d’aborder des sujets légers, grivois, qui touchent aux sentiments, aux passions."

Des méthodologies contestables

Parfois, le contenu de l'étude est parfaitement scientifique, sérieux. La méthodologie est fiable. On peut donc en relayer les conclusions sans crainte. Mais une publication scientifique n’est pas une publication généraliste. Les journalistes doivent clarifier et vulgariser les résultats de la recherche pour la rendre accessible au plus grand nombre. Ainsi, Sudhir Venkatesh, sociologue de l'Université Columbia de New York (Etats-Unis), étudie la prostitution dans la ville. Il s'est notamment intéressé à l'impact de l'utilisation des nouvelles technologies sur le commerce du sexe. En France, la reprise dans la presse se fait par le biais de l’utilisation massive des Blackberry par les prostituées new-yorkaises. Mais Rue89 précise qu'il ne s'agit pas d'une "étude débile" et décrit l'importance des smartphone et de Facebook pour les prostituées, la disparition des intermédiaires...

Autre cas : quand l'hypothèse médicale d'un chercheur devient une information. L'exemple est relevé par Slate.fr"Le syndrome du canal carpien peut se développer pendant des rapports sexuels lorsque les mains s'étendent de manière répétée sous la pression du poids du corps", écrit un docteur dans une revue médicale. Sur un site d'actu belge, l'info devient : "Trop faire l’amour abîme les poignets"

Des sociétés qui se font de la pub

Derrière une étude se cache parfois un cabinet, une société qui a simplement réalisé un sondage. Les résultats sont communiqués aux médias, le but étant de faire parler d'une thématique en lien avec l'activité de celui qui a réalisé le sondage. 

Gleeden est un site de rencontres "extra-conjugales", dédié aux personnes mariées. Le site revendique 1 million de membres et soumet très régulièrement des questionnaires à ses affiliés. Du pain bénit pour les sites d'informations. "Les cabines d'essayage représentent un fantasme pour la majorité des Français mariés", "Les amants s'offrent aussi des cadeaux à Noël", "Mais qui sont ces épouses infidèles ?", "Les Français appelleront d'abord leurs enfants, puis leurs amant(e)s, le jour de l'An"... Autant d'études réalisées par Gleeden et qui sont reprises dans les médias.

Comment Gleeden réalise-t-il ses sondages ? En utilisant une "méthode statistique et mathématique", affirme le site de rencontres, interrogé par FTVi, sans la détailler. "Les questions sont écrites par le service communication-marketing et sont rentrées sur un module de sondage. Grâce aux informations communiquées au moment de l'inscription, on peut avoir un ou différents critères", explique Gleeden. Le site de rencontres pour infidèles communique "gracieusement" les résultats de ses sondages aux médias, car "ça offre une visibilité" et c'est "un bon moyen de faire parler de nous, d’être une référence en matière d’infidélité".

Des enquêtes complètement pipeautées

Difficile pour les médias de vérifier le bien-fondé d'une étude. Parfois, les sites d'actu reprennent donc des fausses enquêtes. En juillet 2011, une étude réalisée auprès de 100 000 internautes par le cabinet canadien AptiQuant fait sensation. Sa conclusion : les utilisateurs d'Internet explorer (IE) sont moins intelligents - leur QI serait plus faible - que ceux de Firefox ou de Chrome. L'information est reprise partout sur le net, jusqu'aux sites de CNN et de la BBC. Mais l'information est fausse. Quelques jours après la diffusion de son "étude", le cabinet AptiQuant se dévoile. Il s'agit en fait d'un tour joué par un développeur et entrepreneur web qui voulait "attirer l'attention sur les difficultés qu'il éprouve à préparer des sites s'affichant correctement avec IE, navigateur connu pour ne pas respecter les standards techniques du web", rapporte Rue89.

Les médias peuvent aussi relayer des conclusions hâtives issues d'études qui n'ont pas grand-chose de scientifique. Quand on se penche sur la méthodologie (quota, échantillons, conditions de réalisation...), l'étude peut facilement apparaître comme fantaisiste. C'est le cas d'une enquête qui prétend que les strip-teaseuses gagnent plus de pourboire lorsqu'elles sont en pleine ovulation. Mais elle a été réalisée auprès de 18 femmes seulement, selon Slate.fr"Or, quand on refait ces expériences sur plus de mille personnes, plus aucun résultat probant n’en sort", écrit la journaliste, qui cite quantité "d'études à la con qui nous prennent pour des connes", dénonçant un "déterminisme biologique".

On peut aussi citer le cas d'un scientifique hollandais qui a avoué en 2011 avoir bidonné ses études pendant dix ans. Au total, ce professeur de psychologie sociale a falsifié les données d'une douzaine d'études, note Le Figaro.fr. Et elles ont été relayées par les médias, notamment celle portant sur l'amplification des préjugés et stéréotypes lorsqu'on vit dans un environnement désordonné.  

Des lecteurs qui aiment ça (sans être dupes)

Plusieurs raisons expliquent le succès d'audience de ces études parfois futiles et anecdotiques. Pour Valérie-Jeanne Perrier, l'emploi des termes "étude" ou "enquête" est "très important". "Le titre est léger mais on se dit : 'je peux regarder parce que c’est assez sérieux pour s’appeler étude'. On se l’accorde parce que c’est à prétention scientifique", analyse la spécialiste de la sociologie des médias. 

Ce genre d'articles nous renvoie aussi à nous-même. Suis-je ou non une femme qui sait se repérer sur un plan ? Ai-je envie de tromper ma femme ? Etc. "On se place par rapport à la norme énoncée par l’étude, on peut espérer y trouver des solutions à son quotidien", explique Valérie-Jeanne Perrier. Et c'est aussi un moment de détente pour les internautes, qui ne sont pas dupes. "On sait que ce n’est pas forcément vrai, pas tout à fait scientifique, mais on s’amuse un peu, c’est du divertissement. C’est normal", estime Valérie-Jeanne Perrier, qui rappelle que le fait d'amuser le lecteur ou le téléspectateur "est aussi une fonction des médias".

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