"Dufy au Havre", 90 toiles racontent l'attachement du peintre à sa ville natale

Exposition \"Dufy au Havre\".
Exposition "Dufy au Havre". (MuMa Le Havre / Claire Palué)

Le Havre rend une fois de plus hommage à Raoul Dufy, son enfant prodige, qui voua toute sa vie un attachement profond à la cité portuaire. 

L’exposition Dufy au Havre au Musée d'art moderne André Malraux du Havre (MuMa) rassemble jusqu'au 3 novembre près de 90 oeuvres qui montrent comment la ville a incarné les recherches successives du peintre. Entre Raoul Dufy et le Havre, c'est une histoire d'amour qui n'a jamais cessé, depuis la naissance du peintre en 1877 jusqu'à aujourd'hui, où la ville rend régulièrement hommage à celui qui, inlassablement, a peint la station balnéaire, ses plages, son estacade, le port et ses quais, le casino, les baigneuses...

Raoul DUFY (1877-1953), Les Trois Baigneuses, 1919, huile sur toile, 270 x 180 cm. Nancy, Musée des beaux-arts, dépôt du Centre Pompidou-MNAM/CCI, Paris, legs de Mme Raoul Dufy, 1963. 
Raoul DUFY (1877-1953), Les Trois Baigneuses, 1919, huile sur toile, 270 x 180 cm. Nancy, Musée des beaux-arts, dépôt du Centre Pompidou-MNAM/CCI, Paris, legs de Mme Raoul Dufy, 1963.  (© Photo CNAC/MNAM Dist. RMN - Jean-François Tomasian © Adagp, Paris 2019)

Parmi les 90 toiles exposées, certaines sont issues du fonds propre du MuMa, (70 oeuvres léguées par l'épouse de Raoul Dufy après la mort de l'artiste en 1953) mais aussi de collections privées et publiques françaises et étrangères. Certaines toiles n'ont pour ainsi dire jamais été montrées au grand public à l'image de cette toile prêtée par des collectionneurs (Fillette assise) et qui pourrait représenter Germaine, la jeune sœur de Raoul Dufy.

"Pépites" inédites

"Quand on a vu cette oeuvre chez eux, on a été subjugués" raconte Annette Haudiquet, la directrice du Muma. "Il y a un tel sens de la psychologie. Cette petite fille qui semble effrayé, seule, murée dans sa solitude. C'est une des pépites réunies dans l'exposition et qui permet de revisiter notre Dufy".

La lumière du Havre 

Le tout forme un ensemble inédit qui présente une originalité : mettre en perspective des peintures et aquarelles réalisées à différentes périodes. De ses débuts dans la peinture en 1898 à la période finale des Cargos noirs en passant par l'impressionnisme, le fauvisme, le Cézannisme, à chaque fois, Dufy se sert de sa ville natale pour expérimenter de nouvelles approches picturales. 

"Ce n'est pas tant le Havre qu'il représente que la lumière du Havre ou comment la lumière du Havre vient nourrir ses recherches de peintre" décrypte Annette Haudiquet. 

Malheur à l’homme qui vit dans un climat éloigné de la mer. Le peintre a besoin d’avoir sans cesse sous ses yeux une certaine qualité de lumière, un scintillement, une palpation aérienne qui baigne ce qu’il voit.Raoul Dufy

Le "réalisme-impressionniste" de Dufy

Le Havre n'est pas une obsession, c'est un repère, un ancrage, un refuge qui lui permet de tout essayer sans jamais se perdre quels que soient les chemins empruntés.

Au tout début du XXe siècle, le Havre est une source d'inspiration pour les impressionnistes. Comme Monet et Pisarro qui viennent fréquemment dans la station balnéaire, Dufy pose son chevalet sur la plage. Comme eux, il cherche à restituer l'infinie variation des lumières, la vibration de l’atmosphère. Mais il finit par trouver sa propre liberté.

Illustration avec L’Estacade à Sainte-Adresse, une huile sur toile de 1902 que nous décrit Sophie Krebs, conservateur général du Patrimoine Musée d'Art moderne de la Ville de Paris : "On voit quand même qu'il y a des espèces de libertés que n'aurait pas fait un Monet. Par exemple ces tâches de couleur pour montrer le vent qui tourbillonne."

Raoul DUFY (1877-1953), L’Estacade à Sainte-Adresse, 1902, huile sur toile, 46 x  53,8 cm. Reims, musée des Beaux-Arts, dépôt du Centre Pompidou- MNAM/CCI, Paris, legs de Mme Dufy, 1963. 
Raoul DUFY (1877-1953), L’Estacade à Sainte-Adresse, 1902, huile sur toile, 46 x  53,8 cm. Reims, musée des Beaux-Arts, dépôt du Centre Pompidou- MNAM/CCI, Paris, legs de Mme Dufy, 1963.  (Photo CNAC/MNAM Dist. RMN - Jean-François Tomasian © Adagp, Paris 2019)

Vient ensuite la période Fauve. La découverte en mars 1905 de l’œuvre de Matisse, Luxe, calme et volupté, exposée au Salon des Indépendants, est une révélation pour Dufy qui délaisse alors le réalisme impressionniste. Une "nouvelle mécanique" picturale se met en route. A compter de cette date et pendant deux ans, Dufy va exercer son nouveau style, poussant les couleurs le plus loin possible. "Ce qui a changé, c'est la couleur" explique Sophie Krebs. 

On change de gamme chromatique : le sable est vert, orange. Le fameux ton local réaliste n'existe plus chez les Fauves. Ça c'est une révolution et c'est celle de Matisse.Sophie Krebs Conservateur général du Patrimoine

Raoul DUFY (1877-1953), Le Port du Havre, vers 1910, huile sur toile, 65,5 x 81,4 cm. Collection particulière.
Raoul DUFY (1877-1953), Le Port du Havre, vers 1910, huile sur toile, 65,5 x 81,4 cm. Collection particulière. (© Sotheby's, New York / Adagp, Paris 2019)

Place au Fauvisme

A partir de 1907, l'influence de Paul Cézanne se fait sentir. Sa méthode de construction spatiale ("Traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône")
incite Dufy à mettre de l’ordre et de la densité dans ses peintures.Il part avec Georges Braque à l’Estaque, sur les lieux où Cézanne, de 1870 à 1885, a créé un ensemble de paysages.

De retour au Havre, il transpose les acquis de ces expérimentations à travers de larges panoramas où il renoue avec l’iconographie maritime de sa ville natale : la plage de Sainte-Adresse, le Casino Marie-Christine, la pêche au haveneau et le port du Havre comptent parmi ses thèmes de prédilection.

Raoul Dufy, Le Casino Marie-Christine au Havre, 1910, huile sur toile, 65,5 x 81,5 cm, MuMa Le Havre, musée d’art moderne André Malraux
Raoul Dufy, Le Casino Marie-Christine au Havre, 1910, huile sur toile, 65,5 x 81,5 cm, MuMa Le Havre, musée d’art moderne André Malraux (© MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn © ADAGP, Paris 2019)

Cargos noirs, l'ultime série

Installé dans le sud de la France pour des raisons de santé, Dufy revient malgré tout au Havre dans les années 50. C'est là qu'il entame son ultime série baptisée Les cargos noirs.

Raoul DUFY (1877-1953), Cargo noir à Sainte-Adresse, vers 1948-1952, huile sur panneau d’isorel, 40,4 x 51 cm. Cahors, musée Henri-Martin, dépôt du Centre Pompidou-MNAM/CCI, Paris, legs de Mme Raoul Dufy, 1963.
Raoul DUFY (1877-1953), Cargo noir à Sainte-Adresse, vers 1948-1952, huile sur panneau d’isorel, 40,4 x 51 cm. Cahors, musée Henri-Martin, dépôt du Centre Pompidou-MNAM/CCI, Paris, legs de Mme Raoul Dufy, 1963. (© Photo CNAC/MNAM Dist. RMN - Jean-François Tomasian © Adagp, Paris 2019)

Le paysage de l’ample baie du Havre et de Sainte-Adresse est recomposé librement, synthétisé à partir d’un point de vue situé sur la plage, regardant vers le large. Dufy agence les éléments qui constituent l’essence même de ce panorama, comme des signes. Au loin un cargo s’avance... Une figure presque fantomatique qui évoque, peut-être, le pressentiment d'une mort annoncée qui surviendra le 23 mars 1953 à Forcalquier.

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