"L'Ombre de Staline" : l'histoire du génocide ukrainien de 1932-33 dans un thriller stupéfiant

James Norton dans \"L\'Ombre de Staline\" de Agnieszka Holland.
James Norton dans "L'Ombre de Staline" de Agnieszka Holland. (Copyright Robert Palka / Film Produkcja / Condor)

Film sur le génocide ukrainien qui fit 2,6 à 5 millions de morts, "L'Ombre de Staline" remet les pendules à l’heure sur le "miracle soviétique". 

L’Holodomor, nom associé au génocide ukrainien qui fit entre 2,6 et 5 millions de morts en 1932-33 sous Staline, n’a sans doute jamais été porté au cinéma. Un oubli réparé avec L'Ombre de Staline qui sort le 22 juin pour la réouverture des cinéma après le confinement du Covid 19. Littéralement, "Holodomor" signifie en ukrainien "extermination par la faim". Edifiant.

Echos contemporains

En 1933, Gareth Jones, journaliste indépendant, vient de publier la première interview d’Adolph Hitler tout juste promu chancelier. Le reporter veut enchaîner sur un entretien avec Staline pour percer le secret du "miracle soviétique", une réussite économique paradoxale alors que le pays est ruiné. Arrivé à Moscou, il se retrouve sous surveillance, lâché par les occidentaux, et son principal contact disparaît. On lui glisse à l’oreille que les ressources financières soviétiques émaneraient de l’"or ukrainien". Il parvient à fuir à Kiev, enquête, et découvre une terrible vérité.

La réalisatrice polonaise Agnieszka Holland œuvre autant au cinéma (Rimbaud Verlaine) qu’à la télévision (House of Cards, Cold Case). Elle signe peut-être son film le plus ambitieux avec L’Ombre de Staline, en raison de son sujet mal connu qui fait écho à l’actualité. Les fondements de la famine génocidaire en Ukraine renvoient à certaines pratiques esclavagistes en cours aujourd'hui sur les chantiers de la coupe du monde de football au Qatar, ou au traitement réservé en Europe aux réfugiés du Proche-Orient. Avec en commun, l'absence de tout sentiment humanitaire, au profit des urgences économique et politique.  

Aventure humaine

Le personnage du journaliste Gareth Jones a réellement existé et son aventure dans l’URSS de 1933 est tout autant véridique. Brillant, polyglotte, russophone et investigateur acharné, il était l’homme de la situation pour percer le mystère du "miracle soviétique" au seuil des années 1930. Une situation embarassante pour l’Europe occidentale déjà fort occupée par l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Britannique (Gallois), Gareth Jones, conseiller aux Affaires étrangères du Premier ministre Lloyd George, outrepasse ses fonctions quand il enquête en URSS. La réalisatrice Agnieszka Holland montre combien ses investigations dérangent Walter Duranty, Prix Pulitzer et journaliste au prestigieux New York Time, qui ne tarit pas d’éloge sur la maîtrise économique de Staline. Version qui arrangeait bien les occidentaux.

James Norton et Vanessa Kirby dans \"L\'Ombre de Staline\" de Agnieszka Holland.
James Norton et Vanessa Kirby dans "L'Ombre de Staline" de Agnieszka Holland. (Copyright Robert Palka / Condor Distribution)

La cinéaste signe un film classique, servi par une belle reconstitution des années 1930, sur laquelle repose un récit original bien documenté, écrit par la réalisatrice. Elle filme avec élégance les alcôves de la gentry occidentale à Moscou, et prend son temps quand elle met en scène le terrible périple de Gareth Jones dans les neiges ukrainiennes. L’Ombre de Staline rappelle le meilleur des films d’espionnage en le teintant d’une aventure humaine. Elle provoque chez le spectateur la même révolte que celle vécue par son héros, confronté à l’indifférence réservé au sort des Ukrainiens. Il est en quelque sorte un des premiers lanceurs d'alerte.

Gareth Jones connaîtra une fin tragique en 1934, enlevé puis tué en Mongolie dans des circonstances non élucidées, derrière lesquelles plane l’ombre des services secrets soviétiques. Un autre parallèle avec l’actualité, avec le sort réservé aujourd’hui à de nombreux journalistes à travers le monde, quand ils s'attaquent un peu trop aux arcanes du pouvoir.

L\'affiche de \"L\'Ombre de Staline\" de Agnieszka Holland.
L'affiche de "L'Ombre de Staline" de Agnieszka Holland. (CONDOR DISTRIBUTION)

La fiche

Genre : Biopic / Drame historique
Réalisateur : Agnieszka Holland
Acteurs : James Norton, Vanessa Kirby, Peter Sarsgaard, Joseph Mawle, Kenneth Cranham, Celyn Jones, Krzysztof Pieczynski, Fanella Woolgar
Pays : Pologne / Grande-Bretagne / Ukraine
Durée : 1h59
Sortie : 22 juin 2020
Distributeur : Condor Distribution

Synopsis : Pour un journaliste débutant, Gareth Jones ne manque pas de culot. Après avoir décroché une interview d’Hitler qui vient tout juste d’accéder au pouvoir, il débarque en 1933 à Moscou, afin d'interviewer Staline sur le fameux miracle soviétique. A son arrivée, il déchante : anesthésiés par la propagande, ses contacts occidentaux se dérobent, il se retrouve surveillé jour et nuit, et son principal intermédiaire disparaît. Une source le convainc alors de s'intéresser à l'Ukraine. Parvenant à fuir, il saute dans un train, en route vers une vérité inimaginable...

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