Pour ou contre "Les Amants passagers", la comédie très gay d'Almodóvar

La chorégraphie des stewards des \"Amants passagers\", scène potentiellement culte du dernier film de Pedro Almodóvar, qui sort en salles mercredi 27 mars 2013.
La chorégraphie des stewards des "Amants passagers", scène potentiellement culte du dernier film de Pedro Almodóvar, qui sort en salles mercredi 27 mars 2013. (PATHE DISTRIBUTION)

Le réalisateur espagnol revient avec une farce sexy à bord d'un avion. Décollage réussi ou crash en perspective ?

Pedro Almodóvar revient à la comédie, et il vaut mieux attacher sa ceinture ! Avec Les Amants passagers, qui sort en salles mercredi 27 mars, le réalisateur espagnol nous entraîne dans un huis clos à bord d'un avion qu'un problème technique empêche de se poser. Dans la carlingue, forcés de tourner en rond au-dessus de l'Espagne, s'agitent des passagers hauts en couleurs (une voyante, un couple de junkies, un patron de banque sans scrupule...). Et un équipage presque totalement gay. Tous ces personnages, convaincus que leur dernière heure est arrivée, vont se confier tour à tour. Faut-il embarquer avec eux pour ce vol d'une heure trente ?

Pour : un retour cathartique à la comédie

Premier bonheur : Pedro Almodóvar revient avec brio aux comédies pimentées qui ont fait ses premiers succès. Depuis Talons aiguilles (1991), le réalisateur s'était durablement engagé sur la voie du mélodrame. Son précédent film, La Piel que habito (2011) jouait même avec les codes du film d'horreur. Les Amants passagers, qui marie couleurs kitsch, costumes vintage et scénario loufoque, est une tentative avouée de renouer avec la période heureuse de la Movida. Et ce cocktail explosif est toujours aussi efficace ! Presque autant que celui que préparent les stewards du film pour calmer les passagers : un mélange de champagne, de vodka, de jus d'orange... et de mescaline, une drogue qui a fait fureur dans l'Espagne branchée des années 80.

Sexe, drogue et musique disco : le film de Pedro Almodóvar est une fête décadente digne d'une fin du monde. L'avion ne risque-t-il pas de s'écraser, comme la société espagnole, exsangue, décrite dans les journaux que lisent les passagers ? Si Pedro Almodóvar sort les cotillons, c'est donc d'abord pour consoler ses concitoyens aux prises avec la crise économique. La chorégraphie farfelue des stewards sur "I'm so excited", des Pointer Sisters, signée Blanca Li n'a rien à envier au cabaret transformiste de Michou et constitue l'un des meilleurs moments du film.

Quitte à dérouter ses fans habitués à des scénarios complexes et à de poignantes tranches d'émotion, l'ex-enfant terrible du cinéma espagnol y va à fond dans la farce brute. Au menu donc : du cru, du cru, du cru. Fellations, coït avec une somnambule, relations hétéros, homos, bi... toutes les positions et tous les moyens sont bons pour atteindre le septième ciel. Comptez aussi quelques vannes scatologiques, comme lorsqu'une passagère confie : "Je sentais une odeur de mort depuis le décollage, mais j'ai d'abord cru que c'était des pets."  Une partie du public s'esclaffe, l'autre, atterrée, s'enfonce dans son siège.

Contre : une charge anar qui pourrait aller plus loin

En Espagne, le critique cinéma du quotidien El País, adversaire déclaré de Pedro Almodóvar, a comparé le film aux comédies de l'époque franquiste, comme le rappelle Libération, et estimé que "l'humour supposé de l'auteur semble provenir non de son cerveau, mais de son fessier". Son billet sur le film, qui divise le pays, a été commenté par plus de 900 internautes.

Mais affirmer que les pitreries de Pedro Almodóvar sont creuses, c'est faire un mauvais procès au film. Les Amants passagers, en bonne farce, se révèle au contraire une charge pleine de sens contre tous les pouvoirs. Pris pour cible : les banques (taxées de malversations) mais aussi le pouvoir religieux (le seul croyant est interdit d'orgie) et ou encore le roi (accusé de débauche sexuelle). On pourrait même voir dans le film une critique marxiste des rapports de classes. Les passagers en "business", tous névrosés, sont condamnés à tourner en rond en attendant le crash... tandis que le petit peuple, parqué en "éco", dort pendant tout le voyage sous l'effet de tranquillisants !

Le problème, c'est que Pedro Almodóvar ne procède que par allusions. De blagues potaches en clins d'œil appuyés à la communauté gay, il limite la portée politique de son film. On aurait aimé que cette farce, finalement bien sage, mette réellement fin à l'hypocrisie, démasque les oppresseurs et libère les pulsions... Mais après quelques parties de jambes en l'air, l'ordre revient rapidement. Et les méchants s'en tirent à bon compte.

Faut-il y aller ?

Oui. Bien que la fable jouissive de Pedro Almodóvar manque de mordant, le film reste une comédie très appréciable, surtout en temps de crise !

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