Les aéroports parisiens, plateaux de choix pour les cinéastes

Anaïs Demoustier dans \"Bird People\", film tourné à Roissy
Anaïs Demoustier dans "Bird People", film tourné à Roissy (Carole Bethuel)

Alliages singuliers de "vintage" et d'ultra-modernité, les terminaux d'Orly et Roissy attirent les caméras. En hébergeant une soixantaine de tournages commerciaux par an, le groupe Aéroports de Paris, comme Air France, profite aussi d'un précieux moyen de "faire rayonner" sa "marque".

En 1964, Jacques Tati fut le premier à mettre en évidence la photogénie d'Orly, décor aseptisé de son ballet kafkaïen "Playtime". Un demi-siècle plus tard, quantité de réalisateurs ont planté leur caméra sous les structures de verre, de béton et d'acier des aéroports parisiens, de Claude Sautet à Luc Besson, en passant par Clint Eastwood ou Guillaume Canet.

"Longs et courts métrages, séries, pubs, clips... On reçoit plus de 50 demandes par an, rien que pour Roissy-Charles de Gaulle. On lit les projets, les scénarios, mais on ne peut pas répondre à tout", explique Chantal Castan de Planard, responsable prises de vues et tournages, qui représentera le groupe ADP au Salon annuel des lieux de tournage lundi et mardi à La Villette.

"Priorité aux passagers"

"Vous laissez un passage sinon on arrête le tournage!" : ce lundi soir de décembre, badge autour du cou et dossard sur les épaules, elle slalome, stressée, dans les couloirs du terminal 2F, recadrant l'équipe des réalisateurs Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte. "Priorité aux passagers, c'est la règle. C'est pour ça qu'on ne fait aucun tournage le matin, moment de forte affluence, et qu'on essaye de privatiser quand les acteurs et les réalisateurs sont très connus", explique-t-elle. Derrière, Patrick Bruel et Fabrice Luchini se plient de bon gré à l'exercice du selfie aux côtés d'hôtesses de l'air.
 
Un projet peut nécessiter jusqu'à trois mois de préparation pour les équipes d'ADP, et mobiliser jusqu'à 40 personnes. Au-delà des aspects logistiques et de la question essentielle de la sécurité, leur travail va jusqu'à apporter des conseils pour améliorer la crédibilité des scénarios.

Un intérêt publicitaire

"Le chiffre d'affaires est minime, car les charges sont très importantes", dit Anne Robert, de la direction de la communication d'ADP, qui refuse de communiquer des données chiffrées. "On le fait surtout pour faire rayonner notre marque, c'est une forme de placement de produit. Nous sommes la première frontière d'Europe, on se doit d'attirer des tournages", poursuit-elle. A Orly, une tour de contrôle est en cours de rénovation pour accueillir tournages et "shootings".
 
Un peu moins pudique, Air France, qui accueille une dizaine de tournages par an dans ses comptoirs d'enregistrement ou à bord de ses appareils, évoque "une importante recette" et "des retombées très précieuses en termes d'image" en France et à travers le monde. Pour "louer" un avion sur le tarmac, la facture grimpe jusqu'à 44.000 euros par jour pour une grosse équipe de cinéma.  Si l'essentiel des prises de vue concernent de brèves scènes de départs et d'arrivées, certains réalisateurs font de la vie parallèle de la "ville aéroportuaire" le coeur de leur sujet, à l'instar de Pascale Ferran, qui avait passé deux mois à Roissy pour "Bird People", sorti en 2014.

"Objets de fascination" 

En tournage à Roissy en novembre pour un documentaire, "Woman", Yann Arthus-Bertrand explique quant à lui à l'AFP avoir choisi ce lieu singulier car il s'agit du seul endroit où "le monde entier passe sous nos yeux" - plus de 100 millions de passagers transitent chaque année par les aéroports parisiens. Pour Michel Eltchaninoff, professeur de philosophie et rédacteur en chef de Philosophie magazine, les aéroports sont des "objets de fascination" car ils représentent "une sorte de mythologie moderne dans un monde laïcisé".
 
"Temples situés hors des villes et hors du temps", les aéroports incarnent une modernité dont "les réalisateurs peuvent faire ce qu'il veulent". Selon le point de vue, ça peut être un "lieu aseptisé voire déshumanisant" ou au contraire "un lieu des possibles, sans pesanteurs et sans devoir, où l'on oublie le réel", décrypte-t-il. Reste que, dans le monde réel, la concurrence menace. A ADP, certains confient s'inquiéter de la "concurrence des aéroports de l'Est". "Là-bas, ils laissent les équipes tourner 24 heures sur 24, week-end et jours férié compris." 
 
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