"La véritable angoisse arrivera avec la réouverture des salles de cinéma" : les distributeurs inquiets pour l'après-Covid

(MART?N NODA / HANS LUCAS)

La réouverture des salles de cinéma annoncée par le gouvernement inspire autant l'espoir que l'inquiétude à une industrie particulièrement touchée par la crise sanitaire. Rencontre avec Eric Lagesse, président du Syndicat des distributeurs indépendants, et Jean Labadie, distributeur (société le Pacte).

Alors que l'on attendait initialement la réouverture des salles pour le mois de juillet, les bons résultats sanitaires des dernières semaines ont poussé le gouvernement à avancer cette date au 22 juin. Réouverture qui sera accompagnée, bien entendu, de mesures sanitaires drastiques sur l'ensemble des 2046 cinémas français, qu'ils soient en zone orange ou verte. Une première étape encourageante vers un retour à la normale pour ce secteur entièrement paralysé par la crise de la Covid-19.

Nénamoins, avec les tournages suspendus, les sorties reportées, le marché du film national et international paralysé, les professionnels du cinéma nagent aujourd'hui en pleine incertitude. Et bien que la nouvelle d'une réouverture avancée des salles redonne espoir, elle n'est pas encore synonyme d'un retour à la tranquilité pour le secteur. La distribution, notamment, fait encore face à de nombreuses inconnues. 

Paradoxalement, selon Eric Lagesse, co-président du Syndicat des distributeurs indépendants et directeur de Pyramides Films, "la véritable angoisse arrivera avec la réouverture des salles". Jusqu'ici, les entreprises de distribution arrêtées à 100% ont pu survivre à la crise grâce au chômage partiel et au blocage des crédits, "mais quand ces aides prendront fin, notre survie dépendra uniquement du succès très incertain de nos films en salle".

La peur des salles vides

Ce qu'Eric Lagesse redoute surtout, c'est une réticence généralisée du public à retourner dans les cinémas. "Il faut espérer que les salles reprennent dans des conditions qui vont rassurer les gens", explique-t-il, "si les salles rouvrent et qu'elles sont vides, ça ne sert à rien". Surtout qu'actuellement, les conditions précises dans lesquelles se dérouleront les séances restent à définir. Sans oublier la perspective d'un été post-confinement qui ne devrait pas encourager le public à se ruer vers les salles obscures.

Le co-président du Syndicat des distributeurs indépendants (DIRE) Eric Lagesse
Le co-président du Syndicat des distributeurs indépendants (DIRE) Eric Lagesse (ERIC LAGESSE)

"On aura sans doute affaire à des salles qui ne pourront accueillir qu'une personne sur trois pour respecter les distances de sécurité, que le nombre de séances devront être réduites pour ventiler les salles", s'inquiète le distributeur, "est-ce que de grands studios américains, qui prévoient des blockbusters comme Mulan ou Tenet cet été, accepteront de lancer leurs films sachant qu'ils ne pourront même pas remplir les salles ?"

WARNER BROS PICTURES

Or, selon Jean Labadie, directeur de la société de distribution Le Pacte, "il faudra des films forts (sous-entendu à fort potentiel commercial) pour assurer le succès de la réouverture des salles". Ainsi, le nouveau Christopher Nolan, Tenet, ou le remake en prise de vue réelles du classique Disney, Mulan, seront des "marqueurs importants" pour mesurer l'engouement du public à retourner dans les cinémas.

"Embouteillage" de sorties

Du côté des distributeurs de "petits films" principalement français ou européens, le risque d'une double peine arrive à l'horizon. Face aux exigeances sanitaires, les gros studios américains pourraient conditioner la sortie de leurs "blockbusters" à une exposition dans plus de salles et sur une plus longue période" selon Eric Lagesse. Cela entraînerait un "embouteillage" où les "petits films" verraient leur espace d'exposition réduit. En clair, si les films américains ne sortent pas, le public ne reviendra pas dans les salles, mais d'un autre côté ils risquent d'éclipser les autres films en cas de carton d'audience.

DISNEY

Face à ce risque, les distributeurs tentent de "lisser" les sorties. "J'avais douze films prêts pour Cannes", explique Eric Lagesse, "en espérant que cinq ou six allaient se retrouver dans une des sélections cannoises. Ces films, je les aurais datés (programmés, ndlr) sur le second semestre 2020. Puisque Cannes ne s'est pas fait , je vais plutôt les dater pour 2021, donc je vais devoir lisser. Si tout le monde fait comme moi, il n'y aura peut-être pas tant d'embouteillages que ça".

Le recours au "lissage"

Deux facteurs permettent et incitent ce "lissage". D'un côté, il y a les risques pris par les distributeurs au vu des sommes considérables qu'ils doivent avancer pour sortir un film. "Aujourd'hui", explique Jean Labadie, "sur la plupart des films que je distribue, je fais des avances qui vont de 400000 à 1 million d'euros". Ce risque pousse les distributeur à retarder des films à plus faible potentiel commercial vers des jours meilleurs, pour garantir un retour sur investissement.

Jean Labadie, directeur du Pacte, aux César 2014.
Jean Labadie, directeur du Pacte, aux César 2014. (LAURENT BENHAMOU/SIPA)

D'un autre côté, la pénurie de production de films dûe à la crise sanitaire devrait créer un vide dans le calendrier de sorties début 2021. Les annulations et suspensions de tournages ou encore la sortie de films comme Pinocchio de Matteo Garrone en VOD vont permettre aux distributeurs de combler cette lacune à venir en sortant les films initialement prévus au premier semestre 2020.

Le fonds de soutien du CNC en péril

Soutien vital aux distributeurs français, le fonds de soutien du CNC risque quant à lui de se retrouver dans une posture financière délicate. Alimenté par la TSA, taxe prélevée sur le prix des entrées, le fonds devrait, selon Eric Lagesse, accuser un "manque à gagner de 100 millions d'euros". Réduit à peau de chagrin, il pourra difficilement jouer sont rôle de "filet de sécurité" pour les distributeur qui lancent des films plus "risqués" d'un point de vue commercial.

"On ne peut pas parier que sur les succès salle", s'inquiète-t-il, "il faut que le CNC récupère de l'argent auprès du gouvernement, surtout que ça fait plusieurs années que Bercy syphonne le fond de soutien". Jean Labadie ajoute qu'il sera "vital que les distributeurs, notamment les "petits" qui investissent dans des films risqués, puissent bénéficier de ce filet de sécurité, sans quoi ils risquent de mettre la clé sous la porte".  

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