Cannes 2019 : l'humeur libre d’une journaliste américaine au Festival

Lisa Nesselson à l\'espace presse du Palais des festivals.
Lisa Nesselson à l'espace presse du Palais des festivals. (Lorenzo Ciavarini Azzi/franceinfo Culture)

Cannes, le cinéma, les studios américains et le jury pour la Palme. La critique américaine de "Screen International", Lisa Nesselson, nous raconte son regard sur le Festival.

Avec le film de Jim Jarmusch (en ouverture), Quentin Tarantino, et même Sylvester Stallone, le Festival de Cannes peut se prévaloir cette année d’un réchauffement des relations avec Hollywood, pas vraiment au beau fixe depuis quelques années. Le boycott de Cannes par Netflix était également passé par là.


Nous avons voulu interroger sur ce thème notamment, la journaliste américaine Lisa Nesselson, longtemps correspondante du magazine Variety, et depuis dix ans critique cinéma pour "Screen International" et France 24. Lisa Nesselson est par ailleurs présidente de l’Académie des Lumières de la presse internationale. Voici donc Cannes, selon l’humeur libre et exigeante d’une journaliste américaine.

Marre des Oscars !

J’ai sûrement vécu trop longtemps en France mais je me fiche un peu de Hollywood et des films des grands studios présents à Cannes. Parce que j’estime que tout le reste de l’année, la planète souhaite la bienvenue aux films hollywoodiens ! Les membres de l‘Académie des Oscars, ils sont presque 8000 aujourd’hui, ce sont de grands professionnels qui sont incapables de garder en tête un très bon film qu’ils ont vu en mai (ici) quand il faut voter au mois de décembre (pour les Oscars)…

Un Festival de Cannes pour tout le monde

Les festivals, c’est bien. Mais il n’y a que quelques milliers de personnes qui peuvent regarder les films dans les festivals. Cette année il y avait plus de gens en dehors du Festival de Cannes pour assister à la cérémonie d’ouverture et regarder le film de Jim Jarmusch qui a suivi, parce que ça sortait dans 600 salles en France. 'Monsieur et madame tout le monde' ont pu acheter leurs places !

La Palme d’or est-elle le film de l’année ?

Le Festival de Cannes est important si on gagne un prix qui récompense un parmi les 20 à 23 films en compétition chaque année. Et chaque année le jury est complètement différent. En font partie des gens qui ont accompli beaucoup de choses dans leur propre métier. Mais l’idée que ces gens-là seront parfaitement d’accord sur les films à primer est un non-sens ! Donc ce n’est pas nécessairement le film d’année, même si ça peut l'être. Dans une édition de "Screen" de ces jours-ci, un article disait qu’il y a qu’un seul film qui ait gagné à la fois l’Oscar et la Palme d’or à Cannes, c’est Marty de Delbert Mann, sorti en 1955. Donc c’est la faute de Cannes si les films primés ici ne sont pas toujours repris aux Oscars (rires) !

Aller au cinéma, en France ça compte !

Concernant Netflix, je trouve que le Festival a 1000% raison de résister (et d’imposer que les films de la sélection officielle sortent en salle, NDLR). Les gens me disent : Lisa, les salles de cinéma c’est terminé. Ah bon ? On est toujours en train de les construire ici en France ! Quelque chose m’a vraiment marqué au début des Giles jaunes : interviewés en français ou en anglais, les gens disaient qu’ils gagnaient une telle misère qu’ils ne pouvaient même pas aller au cinéma. Donc aller au cinéma, ça fait partie d’une bonne vie pour un citoyen en France, comme avoir un toit sur la tête, de quoi manger et des vêtements. Je crois que pour les gens défavorisés aux Etats-Unis ce serait plutôt : je n’arrive à payer ma facture du câble ou je n’arrive pas à alimenter mon téléphone portable. Aller au cinéma ça fait partie de la vie en France, ce n’est pas uniquement un objet commercial. Même quelqu’un qui ne va jamais au cinéma est au courant que c’est censé être un art et une industrie. Et que ça doit être respecté.

Etre vierge des films que je vois

Cannes, c’est très simple : je viens pour la possibilité encore sur cette terre de voir un film avant que mes confrères commencent à tout révéler. Je me souviens pour la Vie d’Adèle, je connaissais le nom du metteur en scène et je savais qu’il y avait Léa Seydoux, c’est tout. Pour Pulp Fiction, je savais juste que c’était Tarantino… Pour le film roumain 4 mois, 3 semaines et 2 jours, il y avait un suspense total. Pendant 20-25 minutes on a pensé : est-ce qu’ils vont essayer de s’échapper d’un pays de l’est ? Est-ce qu’ils vont acheter de la drogue ? Et en fait il s’agissait d’un avortement. Mais dès que le film a gagné la Palme d’or (c’était l'édition 2007) les gros titres de la presse anglophone disaient : "Romanian abortion drama wins palm d’or" (un drame roumain sur l’avortement gagne la Palme d’or). A partir de là, il était devenu impossible d’avoir les mêmes sensations que j’ai eues avec ce film.

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