Migrants, inégalités sociales : une Berlinale 2020 marquée par la critique du modèle capitaliste

 Joe Cole, Callie Hernandez dans \"One of these days\", de Bastian Günther (2019)
 Joe Cole, Callie Hernandez dans "One of these days", de Bastian Günther (2019) (© Michael Kotschi/Flare Film)

Une sélection sombre, avec des films faits pour "nous ouvrir les yeux".

Du rêve chimérique de migrants à l'exploitation de la pauvreté par les détenteurs du pouvoir, les critiques acerbes du modèle capitaliste et des inégalités de classe sont omniprésentes à la Berlinale, le festival du film de Berlin, qui s'achèvera le 1er mars 2020. 

"S'il y a une prédominance de tons sombres, c'est peut-être parce que les films que nous avons sélectionnés ont tendance à regarder le présent sans illusion - non pas pour susciter la peur, mais parce qu'ils veulent nous ouvrir les yeux", avait expliqué Carlo Chatrian, le sélectionneur du festival lors de la présentation de la sélectionCinq films présentés à Berlin, emblématiques de cette tendance. 

"Los Lobos", de Samuel Kishi Leopo (Mexique)

Dans Los Lobos, Lucia, une jeune infirmière devenue veuve, fuit le Mexique pour les Etats-Unis avec ses deux enfants en leur promettant d'aller à "Disneyland", incarnation utopique du "rêve américain".

Mais, sans un sou, elle accepte de travailler dans une blanchisserie. Ses enfants, seuls dans un logement miteux d'Albuquerque, au Nouveau-Mexique, s'inventent alors un monde imaginaire, échappatoire de leur quotidien miséreux.

"Les migrants qui font le plus gros du travail sont ceux qui sont invisibles. Quand vous avez de l'argent, vous êtes les bienvenus dans le monde. Quand vous n'en avez pas... vous devez gagner votre place", explique l'actrice Martha Reyes Arias.

A travers cette fable sociale poétique, le réalisateur mexicain Samuel Kishi Leopo rappelle l'importance des travailleurs immigrés, main-d'oeuvre servile et bon marché, dans la production économique d'un pays. "L'immigration n'est pas arrêtée par un mur. Nous avons besoin de plus d'opportunités dans nos pays. Un meilleur système social. La grande question est celle du néolibéralisme. Le capitalisme est comme un grand monstre", juge-t-il.

"I dream of Singapore" de Lei Yuan Bin (Singapour)

Son documentaire dépeint le sort des milliers de travailleurs venus du Bangladesh pour trouver du travail et une meilleure sécurité juridique à Singapour, la prospère cité-Etat du Sud-Est asiatique.

Mais la réalité y est très différente car nombreuses sont les entreprises à fuir leurs responsabilités au moindre problème, brisant net le rêve de milliers de petites mains. Cependant, l'exploitation d'une main-d'oeuvre bon marché concerne également les autochtones.

"Eeb Allay Ooo!" de Prateek Vats (Inde)

Eeb Allay Ooo! narre le parcours d'Anjani, un jeune homme d'un bidonville en périphérie de New Delhi contraint d'accepter un travail dangereux, mal considéré et mal rémunéré : chasseur de singes rhésus, une espèce qui pullule dans la ville.

"92% de la population active indienne travaille dans le secteur informel de l'économie (...) Les gens sont désespérés par le manque d'emplois dignes et sont prêts à faire n'importe quoi pour conserver leur emploi actuel", accuse son réalisateur Prateek Vats. "Mon film est le produit d'un monde difficile à comprendre, un monde où être un singe est plus libérateur qu'être un humain".

"Eyimofe, This Is My Desire", de Arie et Chuko Esiri (Niger)

Rendre visibles les invisibles est aussi l'ambition d'Eyimofe, premier film des jumeaux nigérians Arie et Chuko Esiri.

Temi Ami-Williams dans \"Eyimofe, This Is My Desire\", des frères nigérians Arie et Chuko Esiri (2020)
Temi Ami-Williams dans "Eyimofe, This Is My Desire", des frères nigérians Arie et Chuko Esiri (2020) (Eyimofe LLC)

Technicien d'usine, Mofe "n'a pas de gants de sécurité et on attend de lui qu'il continue à travailler et à exécuter ses tâches (...) Il est aussi une victime du pays dont il est citoyen", expliquent de concert les réalisateurs.

Pourtant, pas question d'émigrer : "En quittant le Nigéria, ces gens ont en fait tout à perdre: leurs familles, leur culture, leurs amours... et même leur vie si on pense au voyage pour certains", précisent-ils.

"One of These Days", de Bastian Günther (Allemagne, USA)

Enfin, dans One of These Days, Bastian Günther dresse un portrait au vitriol de la société américaine, où la misère sociale est exploitée sous forme de divertissement.

Lors d'un concours d'endurance, des participants doivent garder leur main le plus longtemps posée sur un pick-up garé. Sans dormir, le dernier à tenir remporte le véhicule. Sauf que l'obsession du gain économique mène à la tragédie.

Affiche de \"One of these days\", de Bastian Günther (2019)
Affiche de "One of these days", de Bastian Günther (2019) (DEU USA 2020 Panorama)

"Quand j'ai entendu parler pour la première fois de ce concours d'endurance, j'ai eu l'impression d'avoir affaire à une exploitation des pauvres", poussés à "faire tout et n'importe quoi pour s'en sortir", explique son réalisateur allemand.

Avec un risque de dérive populiste, selon lui : "ce que fait (le président américain Donald) Trump en ce moment, c'est utiliser ces frustrations actuelles pour son propre programme. Ironiquement, les gens, dans leur désespoir, choisiront de suivre quelqu'un qui incarne ce système d'inégalités plus que quiconque".

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