On vous explique pourquoi les César sont en crise, à deux semaines de la cérémonie

Le producteur Alain Terzian, président de l\'Académie des César, le 22 février 2019 à Paris.
Le producteur Alain Terzian, président de l'Académie des César, le 22 février 2019 à Paris. (MUSTAFA YALCIN / ANADOLU AGENCY / AFP)

La direction des César a annoncé jeudi soir sa "démission collective", sur fond de crise entre dénonciation de l'opacité de la gestion de l'académie et polémique Polanski.

La révolte gronde, à quelques semaines de la cérémonie des César, prévue le vendredi 28 février. Dans une tribune publiée par Le Monde, 200 personnalités du cinéma français dont Omar Sy, Bertrand Tavernier, Céline Sciamma ou Agnès Jaoui ont réclamé une "réforme en profondeur" de l'Académie des César, le 10 février. 

En réponse, la direction des César a annoncé jeudi 13 février sa "démission collective". Celle-ci "permettra de procéder au renouvellement complet de la direction", indique l'Académie présidée depuis 2003 par le producteur Alain Terzian.

Franceinfo revient sur les racines de cette colère.

Quelle est l'origine de la crise ?

La première manifestation publique de cette crise intervient le 13 janvier. Ce soir-là, l'Académie organise son traditionnel "dîner des révélations". Le principe est simple : une trentaine de jeunes actrices et acteurs sont mis à l'honneur, chacun devant se présenter à la soirée accompagné d'une marraine ou d'un parrain. Mais, en début de soirée, un communiqué tombe : la Société des réalisateurs de film dénonce "un grave problème de fonctionnement" de l'Académie des César et des "agissements opaques et discriminatoires". Les choix de deux marraines, Virginie Despentes pour Jean-Christophe Folly et Claire Denis pour Amadou Mbow, ont été refusés par l'Académie, sans plus d'explication.

Comme le raconte Le Monde, la fronde se poursuit pendant la soirée. Plusieurs personnalités, comme Cédric Klapisch ou Marina Foïs, protestent contre l'absence de Jean-Christophe Folly, qui boycotte la soirée. "Je me sens dans l'embarras de participer à des soirées où il y aurait des castes, des désirables et des pas désirables", tacle l'actrice. L'Académie des César présente alors ses excuses.

Quelles sont les critiques ?

Ce dîner raté, mentionné dès les premières lignes de la tribune du 10 janvier, n'est "qu'un des aspects de dysfonctionnement plus généraux de l'Académie des César", estiment les signataires du texte. Membres de l'Académie, ces derniers se plaignent de n'avoir "aucune voix au chapitre, ni dans les fonctionnements de l'Académie et de l'association [qui la régit], ni dans le déroulé de la cérémonie". Ils dénoncent des "dysfonctionnements", une "opacité des comptes" génératrice de fantasmes, et des statuts qui "n'ont pas évolué depuis très longtemps" et reposent encore et toujours sur "la cooptation". Ils réclament "une réforme en profondeur" de l'institution. Sur Twitter, l'un des signataires, le distributeur Vincent Maraval est encore plus direct.

Critiquées par la secrétaire d'Etat Marlène Schiappa et les associations féministes, les douze nominations du film J'accuse, de Roman Polanski, accusé de viol par plusieurs femmes, ne sont pas explicitement mentionnées dans la tribune. Mais il est difficile de ne pas voir une référence implicite à cette polémique lorsque les signataires décrivent "une structure où la majorité des membres de l'académie ne se retrouve pas dans les choix qui sont faits en leur nom et qui ne reflètent pas la vitalité du cinéma français actuel dans ses très nombreuses composantes".

Comment fonctionne l'Académie des César ?

L'Académie des arts et techniques du cinéma, usuellement appelée Académie des César, a été créé en 1975, à l'initiative de Georges Cravenne. La liste de ses membres, constituée de 4 700 professionnels du cinéma, est confidentielle. Pour en faire partie, il faut avoir au moins deux parrainages et avoir participé à au moins trois longs-métrages en cinq ans.

L'Académie est elle-même régie par une association, l'Association pour la promotion du cinéma (APC), dont les membres sont les professionnels ayant reçu un Oscar, les anciens présidents et plusieurs personnalités, soit 47 membres. Elle est chapeautée par un conseil d'administration composé des membres fondateurs, d'anciens présidents ou de membres de l'association, 21 personnes au total, parmi lesquelles les cinéastes Costa Gavras, Claude Lelouch ou Tonie Marshall. Le producteur Alain Terzian en était le président depuis 2003.

Comment se défendait Alain Terzian ?

Conscient de la grogne, Alain Terzian avait précisé, la veille de la publication de la tribune, des mesures – déjà évoquées lors de l'annonce des nominations – pour moderniser l'institution. Dans un entretien au Journal du dimanche, il avait promis une stricte parité hommes-femmes dans une Académie qui ne compte pour l'instant que 35% de femmes. "Nous allons donc opérer une révolution culturelle pour atteindre la parité, un vrai 50/50. Nous allons ouvrir massivement à 700 ou 800 femmes supplémentaires le collège des votants", précisait-il, indiquant que la réforme serait validée au printemps par une assemblée extraordinaire. Au niveau des instances, "le 50/50 sera mis en application à tous les niveaux", expliquait-il encore.

Fin 2020, on constatera que [la parité] est respectée au conseil d'administration. Pour l'atteindre sans exclure quiconque, on fera entrer dix à douze femmes en tant que nouvelles personnalités qualifiées.Alain Terziandans "Le Journal du dimanche"

Mais ce changement de pied n'a pas calmé la fronde. "Nous nous réjouissons de ces changements à venir, mais ils nous semblent insuffisants", écrivent les signataires de la tribune. Ces personnalités voient même dans la volonté de faire "entrer dix à douze femmes" un nouvel avatar d'un "système de cooptation, vestige d'une époque que l'on voudrait révolue, celle d'un système élitiste et fermé".

Pourquoi les 4 700 membres de l'Académie ne peuvent-ils pas voter pour élire leurs représentants comme c'est le cas aux Oscars et aux Baftas ?Les signataires de la tribunedans "Le Monde"

Acculé, le conseil d'administration de l'Académie des César a indiqué mardi 11 février qu'il allait saisir dans la journée le Centre national du cinéma (CNC) "afin de nommer un médiateur en charge d'une profonde réforme des statuts et de la gouvernance de l'Académie""Nous appelons à présent à un apaisement, afin que ne soit pas mis en danger le bon déroulement de la 45e cérémonie des César". Avant de finalement démissionner, deux jours plus tard.

"Pour honorer celles et ceux qui ont fait le cinéma en 2019, pour retrouver la sérénité et faire que la fête du cinéma reste une fête, le conseil d'administration de l'Association pour la promotion du cinéma (Académie des arts et technique du cinéma) a pris la décision à l'unanimité de démissionner", indique l'Académie jeudi soir.

Une assemblée générale se tiendra après la 45e cérémonie prévue le 28 février et sera l'occasion d'élire "une nouvelle direction pour préparer ainsi, sous l'égide du CNC (Centre national du cinéma), les modifications des statuts fondateurs de l'Association pour la promotion du cinéma (APC), et mettre en œuvre les mesures de modernisation annoncées".

Quelles sont les réactions à cette démission collective ? 

La future direction de l'Académie des César devra "permettre de représenter le cinéma français dans toutes ses esthétiques et sa diversité", a estimé le ministre de la Culture Franck Riester. "Sa gouvernance doit être guidée par un fonctionnement démocratique et des exigences d'ouverture, de transparence, de parité et de diversité", a-t-il poursuivi.

"Quand on se mobilise, les choses bougent !", a commenté sur Twitter le collectif féministe #NousToutes, avec le nom de Polanski, accolé.

L'actrice Marina Foïs a également exprimé mercredi sur franceinfo sa satisfaction. "C'est très très agréable d'être entendu et puis c'est assez inédit une réponse aussi rapide", a réagi la comédienne, signataire de la tribune publiée dans Le Monde lundi.  Avec cette démission, "ils expriment avec beaucoup d'élégance, je trouve, un vrai sens de la responsabilité", juge-t-elle. "Ça va être l'occasion de réécrire ces statuts qui semblent complétement obsolètes", s'est-elle encore félicitée

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