Amazonie, l'arbre qui cache la forêt ?

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ENQUETE | Le monde a déjà perdu 45 % de ses forêts... mais le processus est peut-être en passe de s'inverser. Dans les pays occidentaux, des forêts dites "secondaires", c'est-à-dire artificiellement reconstituées, repoussent ; les forêts tropicales pourraient suivre le même chemin. Encourageant, même si cela n'occulte pas les problèmes environnementaux toujours inquiétants. C'est l'un des enjeux du film de Luc Jacquet et Francis Hallé, Il était une Forêt, sorti en salles ce mercredi.

"Je voudrais, avant qu'il ne soit trop tard, vous faire partager le voyage de toute une vie : l'histoire des arbres et des grandes forêts des tropiques ". Ces mots sont ceux du célèbre botaniste Francis Hallé, qui lance ainsi l'intrigue de "Il était une forêt", le dernier film de Luc Jacquet (déjà primé aux Oscars pour "La marche de l'empereur"). Ce nouveau documentaire a la particularité d'explorer un monde quasi-inconnu pour le plus grand nombre : celui des forêts tropicales.

De cette phrase inaugurale, retenons l'inquiétude de l'auteur : "avant qu'il ne soit trop tard ". A l'origine du périple des deux hommes, il existe une envie commune, celle d'alerter quant au futur menacé des forêts. Les faits sont alarmants : depuis que l'homme a commencé à cultiver la terre il y a 8.000 ans, la planète a perdu 45% de ses forêts.

La réalité de la déforestation

D'après le dernier rapport de la FAO, qui date de 2012, il n'y a plus que 4 milliards d'hectares de forêts sur la planète. Celles-ci couvrent 31% de la surface de la Terre. Des chiffres inquiétants : de 1970 à 2010, la forêt amazonienne à elle seule a perdu presque 20 % de sa surface. Soit l'équivalent de la France et de l'Espagne réunies.

Pour autant, les forêts sont-elles vouées à disparaître progressivement ? Loin de là. "Si on regarde la forêt au niveau mondial, toutes forêts confondues, on est plutôt dans une période d'extension forestière. Je dis bien "toutes forêts confondues". Si on laissait les processus naturels se développer, on serait dans une énorme période d'extension ", explique même Alain Pavé, chercheur au CNRS.

Il ne s'agit pas de crier victoire : aujourd'hui, on coupe toujours d'arbres plus qu'on n'en plante mais les situations sont extrêmement différentes en fonction des régions. Ainsi, globalement, la déforestation recule. Sur la décennie 2000-2010, la Terre a perdu 5 millions d'hectares d'arbre par an. Bien moins que les 8 millions par an de la décennie 1990-2000.

En Europe et dans le reste de l'Occident, la tendance est même à la reforestation. En France, les forêts ont recommencé à gagner du terrain dès 1829. Aujourd'hui, elles ont retrouvé leur niveau du début du Moyen-Âge. De même aux Etats-Unis, où depuis 1920, les espaces forestiers ont recommencé à s'agrandir. Ce processus est celui de la transition forestière.

La transition forestière : une réalité ?

Fondé sur une théorie du géographe A. S. Mather, en 1992, le concept est simple. Dans un pays, trois phases d'exploitation de la forêt se succèdent : en premier, une phase d'exploitation intense; puis vient le moment où, l'économie ayant collecté suffisamment de capital pour tourner son système productif vers l'industrie, la déforestation s'arrête; la dernière phase est celle de la reforestation. En résumé, plus un pays se développe, moins il défricherait ses forêts.

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Une tendance confirmée dans les pays occidentaux. En est-il de même dans les pays en développement, là où sont présentes la quasi-totalité des forêts tropicales ? Il semblerait que oui. "Le taux de déforestation en Amazonie brésilienne a baissé de 80 %. Très peu de personnes en parlent, mais en si peu d'années, c'est une énorme diminution !".

"On est passés de 2 millions et demi d'hectares par an à moins de 500.000 hectares. Ça reste très élevé mais par rapport au début des années 2000, c'est quand même une réduction assez conséquente ", explique Plinio Sist, chercheur au CIRAD, et auteur avec Philippe Sablayrolles et Lucas Mazzei de l'article : "La déforestation de l'Amazonie n'est plus une fatalité".

L'exemple brésilien

"Il y a de bonnes raisons d'être optimiste à long terme ", indique tout de même le rapport de la FAO. "La diminution de la déforestation, c'est un mouvement irréversible, à moins de tomber sur un fou ", confirme Alain Pavé. Évidemment, le propos n'est pas de dire que tout va bien. Mais au Brésil, on se félicite de ne plus être vu comme le mauvais élève. Là-bas, la déforestation intense a démarré pendant les années 70, avec la création de la transamazonienne. Pendant cette période, les volumes de défrichement ont été énormes.

Mais la décennie 2000 a connu un renversement, expliqué par Philippe Sablayrolles, chercheur au GRET. "Dès les années 2000, le Brésil a mis en place des politiques de conservation et de lutte contre le défrichement, qui sont couronnées de succès ", indique-t-il. "Le point central de cette politique anti-défrichement, c'est la création des aires protégées. Aujourd'hui, près de la moitié de la forêt amazonienne (42 %) est d'une forme ou d'une autre devenue une zone protégée, soit parce qu'elle est devenue un parc public, soit parce que c'est une terre indigène ".

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A l'heure actuelle, à moins d'un changement complet de politique de la part de l'Etat brésilien, on peut donc être relativement optimiste quant à la déforestation en Amazonie. Avec 42 % de parcs protégés, difficile de pousser le défrichement de la forêt amazonienne plus loin.

Pour les autres forêts tropicales, partout dans le monde, les situations sont très différentes. Dans le bassin du Congo, la déforestation diminue, elle aussi. Depuis 2000, la deuxième plus grande forêt primaire au monde (après l'Amazonie) a connu une baisse de la déforestation d'environ un tiers.

Reste l'Asie, où "les jeux sont déjà faits ", selon Plinio Sist. En Indonésie, la situation des forêts primaires est dramatique, même si des progrès ont été faits, depuis 10 ans. Par contre, en Malaisie, la déforestation atteint des sommets très inquiétants (114 % d'augmentation durant le premier quart de l'année 2013).

Faut-il arrêter de s'inquiéter pour autant ?

Malgré des résultats encourageants au niveau des luttes contre le défrichement des forêts tropicales, les problèmes restent importants. Car si la déforestation diminue, les impacts sur l'environnement sont eux toujours présents. De nouveaux enjeux sont apparus, bien réels, et qui continuent à mettre en péril la biodiversité forestière dans le monde. C'est en ce sens que le film de Francis Hallé et de Luc Jacquet tente d'alarmer le public sur ce que la déforestation a déjà coûté à la planète.

Premier point important : la disparition des forêts primaires. En France, si le niveau des forêts est remonté extrêmement haut, il s'agit souvent de forêts dites "secondaires", qui ont repoussé sur les friches des forêts primraires. Mais il existe également énormément d'espaces forestiers artificiellement replantés et façonnés par l'homme. "Les forêts secondaires, et c'est très bien expliqué dans le film, ce sont des forêts qui s'installent pour reconquérir une zone déforestée. Ce sont des espèces qui poussent très vite, qui ont une durée de vie très courte (entre 40 et 50 ans, ndlr), avec un écosystème très dynamique. Mais la forêt secondaire n'est qu'une étape. Pour retrouver des forêts à peu près similaires à celles que nous avions avant, il faudra plusieurs siècles ", explique Plinio Sist.

Pourquoi est-ce important de retrouver l'écosystème forestier d'antan ? Pour deux raisons. La première, c'est que les jeunes forêts secondaires que nous connaissons en France ont un niveau de captation de CO² plus faible que leurs illustres ancêtres. Quand on coupe un arbre, on laisse s'échapper une quantité de CO² qui vient alimenter le réchauffement climatique. Quand un arbre repousse, c'est l'exact opposé qui se produit. Mais encore faut-il que la "valeur" de l'arbre soit la même... Or, ce n'est pas le cas.

En ce sens, le programme de réduction de la déforestation et de la dégradation des forêts (Redd), qui a été approuvé à Bali en 2007, n'a pas réussi à inverser la donne. A l'époque, il prévoit de financer les Etats où les projets qui réussiront à protéger la forêt. Aujourd'hui, la déforestation est toujours à l'origine, chaque année, de 15% des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Autre souci, la perte de la biodiversité. En défrichant une forêt, on perd des espèces d'animaux, d'arbres... Et même si on la replante, cette biodiversité n'est plus la même : elle a perdu certains éléments. "L'écosystème forestier peut rester en forêt secondaire, mais la biodiversité diminue énormément ", explique ainsi Philippe Sablayrolles.

"En Europe, la dynamique est à l'artificialisation extrême des agrosystèmes, ce qui est très dangereux. Le fait que la diversité d'espèces qu'on avait il y a 30 ans soit réduite à peau de chagrin, c'est extrêmement inquiétant. Ca limite énormément nos capacités d'évolution agricole ".

Son collègue, Plinio Sist, parle de "services environnementaux rendus par la forêt ", qui disparaissent. Au Brésil, si l'Amazonie est défrichée de moitié, c'est toute l'industrie du pays qui s'en ressentira. Mais pour Alain Pavé, ce mouvement n'est pas irréversible : "L'Amazonie est tellement diversifiée qu'elle pourra se régénérer toute seule. Sa stabilité est assurée par son nombre et sa diversité ". Par contre, cela prendra du temps. Beaucoup de temps.

Les nouveaux enjeux de la déforestation

D'autres conséquences ont aussi fait surface, comme le dessèchement des sols, ou la pollution des eaux proches de forêts, conséquences indirectes de la déforestation. Dès lors, nos chercheurs sont-ils inquiets, ou optimistes ? "Optimiste, mais précautionneux ", dira Alain Pavé. "Plutôt inquiet ", explique Philippe Sablayrolles. Quant à Plinio Sist, c'est "un peu des deux ! ".

En réalité, un des motifs d'inquiétude, vient du contexte international, pas forcément très favorable. "Les espoirs développés pendant les années 2000 ne se sont pas avérés vrais ", constate Philippe Sablayrolles. "On le voit avec les réformes sur le code forestier au Brésil, où les arguments forestalistes ont reculé ". L'Amazonie préoccupe d'autant plus que la déforestation a recommencé à y augmenter, en 2013 (+28% par rapport à 2012). 

Au Congo, on s'inquiète également du fait que les sous-sols de la forêt soient extrêmement riches, et que les Etats ne soient pas suffisamment forts pour repousser la volonté d'exploration de certains acteurs internationaux.

Les inquiétudes concernent également le futur des politiques publiques contre la déforestation. "Au Brésil, si on ne construit pas de nouvelles routes, il y a peu de chances que la déforestation continue ou s'aggrave ", confie Plinio Sist. "Il y a donc des signes d'espoir, mais il va falloir trouver des solutions, des alternatives de pratiques agricoles ".

Le principal enjeu est de réussir à "valoriser" la forêt.

En Amazonie, l'économie forestière tient la route, mais on se demande comment la développer. Certains paysans ont déjà trouvé une situation intermédiaire, en mettant en place des systèmes de rotations. Sur les terres défrichées, ils plantent du bois à croissance rapide, et laissent la forêt regagner du terrain après l'avoir exploité.

Une solution imparfaite, mais qui permet de ne pas aggraver la déforestation.

"Aujourd'hui, essayons de comprendre comment la forêt fonctionne pour pouvoir l'aménager au sens noble du terme, avoir des plans de gestion de cet écosystème, en fonction de la connaissance qu'on en a. On n'y est pas encore complètement arrivés, mais on en est là ", conclut Alain Pavé.