Témoignages accablants, contre-interrogatoires virulents... On vous résume le procès d'Harvey Weinstein

L\'ancien producteur Harvey Weinstein arrive au tribunal, à New York, le 11 février 2020.
L'ancien producteur Harvey Weinstein arrive au tribunal, à New York, le 11 février 2020. (JEENAH MOON / REUTERS)

Le producteur de cinéma a confirmé mardi qu'il ne témoignerait pas lors de son procès pour agressions sexuelles, mettant fin aux dépositions et ouvrant la voie aux plaidoiries finales et aux délibérations du jury, qui s'annoncent compliquées.

Le procès d'Harvey Weinstein touche à sa fin. Le producteur de cinéma jugé pour viols et agressions sexuelles à New York a refusé de témoigner, mardi 11 février, mettant fin aux dépositions et ouvrant la voie aux plaidoiries finales et aux délibérations du jury, qui s'annoncent compliquées.

Six femmes ont, depuis le 22 janvier, témoigné pour l'accusation, affirmant que l'ex-magnat d'Hollywood les avait sexuellement agressées. Le producteur, qui est arrivé en déambulateur chaque jour au tribunal, nie les accusations portées contre lui et assure que ces relations étaient toutes consenties. Voici six temps forts de ce procès emblématique du mouvement #MeToo.

Le récit glaçant d'Annabella Sciorra

L\'actrice Annabella Sciorra mime les gestes de l\'agression qu\'elle dit avoir subie, au procès d\'Harvey Weinstein, à New York, le 23 janvier 2020. 
L'actrice Annabella Sciorra mime les gestes de l'agression qu'elle dit avoir subie, au procès d'Harvey Weinstein, à New York, le 23 janvier 2020.  (JANE ROSENBERG / REUTERS)

Cette actrice, la plus connue des femmes appelées à témoigner contre Harvey Weinstein, est la première à avoir témoigné, même si les faits qu'elle dénonce sont prescrits. Les procureurs ont fait intervenir la comédienne de la série Soprano pour appuyer le chef d'accusation d'"agression sexuelle prédatrice" visant le producteur. Pendant cinq heures, elle a raconté en détail le viol et le harcèlement sexuel qu'elle affirme avoir subi de la part de Weinstein dans les années 1990.

Annabella Sciorra a d'abord expliqué comment le producteur – qu'elle a montré du doigt au début de sa déposition – s'est montré attentionné avec elle, à un moment où sa carrière commençait à décoller. Les choses se gâtent quand il la presse d'accepter un rôle, la menaçant de l'attaquer en justice si elle refuse. Suivent l'envoi de colis, avec du Valium, qu'elle se met à consommer pour la première fois. Puis vient ce dîner à Manhattan, en 1993 ou 1994, après lequel il propose de la raccompagner chez elle avec son chauffeur.

L'actrice, la voix tremblante mais sans épargner aucun détail, a exposé le viol qui, selon elle, a suivi, mimant les gestes. Elle a placé ses mains en l'air, croisées au-dessus de la tête, pour montrer comment Harvey Weinstein l'a maintenue de force sur son lit, malgré ses coups.

Il s'est mis sur moi et m'a violée.Annabella Sciorralors du procès d'Harvey Weinstein

Elle martèle que l'accusé "a introduit son pénis dans [son] vagin", "s'est retiré" puis "a éjaculé sur [sa] chemise de nuit, en disant : 'J'ai un timing parfait'". Un cunnilingus sans son consentement la laisse ensuite, dit-elle, "le corps tremblant", comme si elle faisait "une crise d'épilepsie".

Au feu roulant des questions de la défense sur son absence de souvenir sur la date précise de cette soirée, elle a répondu : "Je ne me souviens plus de grand-chose l'année qui a suivi mon viol, car le traumatisme était extrême."

Le témoignage accablant de Mimi Haleyi

Mimi Haleyi, l\'une des deux plaignantes au procès Weinstein, témoigne lors du procès de l\'ancien producteur à New York, le 27 janvier 2020. 
Mimi Haleyi, l'une des deux plaignantes au procès Weinstein, témoigne lors du procès de l'ancien producteur à New York, le 27 janvier 2020.  (JANE ROSENBERG / REUTERS)

Si Harvey Weinstein a été accusé de harcèlement ou d'agression sexuelle par plus de 80 femmes, il n'est jugé lors de ce procès que pour deux agressions qu'il aurait commises à New York : un viol dénoncé par une aspirante actrice, Jessica Mann, en mars 2013, et un cunnilingus forcé relaté par une ex-assistante de production, Mimi Haleyi, en 2006. Au quatrième jour des débats, lundi 27 janvier, cette dernière a livré sa version de cette soirée dans l'appartement d'Harvey Weinstein, dans le quartier new-yorkais de SoHo, où il lui avait demandé de venir pour le saluer. Elle a ainsi décrit un homme affable, se transformant d'un coup, sans signe avant-coureur.

"Il m'embrassait et me tripotait", a-t-elle raconté. Et de poursuivre : "Je marchais en reculant parce qu'il me poussait avec son corps." Acculée, elle se retrouve dans une chambre d'enfants, avec des dessins accrochés au mur. Le producteur la pousse sur le lit, dit-elle, laissant échapper des sanglots, et "chaque fois que j'essayais de me relever, il me repoussait".

Durant tout ce temps, je lui ai exprimé que je ne voulais pas de ça.Mimi Haleyilors du procès d'Harvey Weinstein

L'un des hommes les plus puissants d'Hollywood lui fait alors un cunnilingus, après avoir retiré son tampon. "J'essayais de m'échapper, mais j'ai réalisé que ça ne servait à rien", précise-t-elle, alors que le producteur pèse environ trois fois son poids. "J'ai fermé mon esprit."

Lors du contre-interrogatoire qui suit, l'un des avocats de la défense, Damon Cheronis, a dévoilé un courrier électronique envoyé deux ans après cette soirée par Mimi Haleyi à Harvey Weinstein, et signé "plein d'amour". Avant le procès, la défense avait déjà cherché à discréditer son témoignage en insistant sur le fait que l'ancienne assistante de production avait gardé contact avec le producteur plusieurs années après l'agression dénoncée. "Je me disais qu'aller voir la police n'était pas une option pour moi", a expliqué cette élégante femme brune. Elle travaillait alors à New York sans visa de travail et risquait l'expulsion des Etats-Unis.

Le contre-interrogatoire de Jessica Mann

Jessica Mann, l\'une des deux plaignantes au procès Harvey Weinstein à New York, est interrogée par l\'avocate de la défense Donna Rotunno, le 4 février 2020.
Jessica Mann, l'une des deux plaignantes au procès Harvey Weinstein à New York, est interrogée par l'avocate de la défense Donna Rotunno, le 4 février 2020. (JANE ROSENBERG / REUTERS)

Jessica Mann a elle aussi subi un contre-interrogatoire virulent de plusieurs heures, lundi 3 février. La redoutable avocate Donna Rotunno l'a décrite comme "une menteuse", qui a "manipulé Harvey Weinstein" et accepté ces relations dans l'espoir que le magnat d'Hollywood fasse décoller sa carrière. Originaire d'une petite ville de l'Etat du Washington, élevée dans une ferme, un temps sans-domicile, Jessica Mann a décrit ses premières rencontres avec le producteur et le mélange de séduction, d'humiliations et de manipulation auquel l'aurait soumise Harvey Weinstein. "Il me faisait me sentir stupide, en disant que ce n'était pas grand-chose", explique-t-elle pour justifier d'avoir accepté de masser le producteur. Plus tard, alors qu'elle est en compagnie d'une assistante du producteur, il l'attire dans une chambre et tente de l'embrasser, selon elle. Elle se défend, résiste verbalement mais il parvient selon elle à lui faire un cunnilingus.

Comme le rapporte le Guardian (en anglais), Donna Rotunno lui demande alors de lire un mail adressé en mai 2014 à un ancien petit-ami, un an après le viol qu'elle affirme avoir subi. Jessica Mann y fait des commentaires sur les organes génitaux du producteur : "Il n'a plus de pénis en état de marche. Dans la moitié inférieure de son corps, il a subi une opération ou des brûlures", écrit-elle. "Je me souviens du jour où j'ai réalisé que je contrôlais mon monde parce que j'avais été agressée sexuellement", poursuit-elle dans ce mail, évoquant une agression sexuelle subie par le passé. 

Dans un échange particulièrement intense, Donna Rotunno a martelé : "Vous êtes restée en 2013, en 2014, en 2015, en 2016." "Je me suis engagée avec mon agresseur parce qu'il ne cessait de me menacer et c'était toujours dans mon meilleur intérêt", a répondu Jessica Mann. Victime d'une crise de panique, elle s'est effondrée en larmes, reconnaissant avoir eu une relation "dégradante" et "compliquée" avec le producteur. Le procès a dû être interrompu jusqu'au lendemain.

Les photos d'Harvey Weinstein nu

Les procureurs ont montré aux jurés des phtotos d\'Harvey Weinstein nu, lors de son procès à New York, le 4 février 2020.
Les procureurs ont montré aux jurés des phtotos d'Harvey Weinstein nu, lors de son procès à New York, le 4 février 2020. (JANE ROSENBERG / REUTERS)

Mardi 5 février, les procureurs ont montré aux jurés cinq photos du producteur nu, afin de pouvoir corroborer le témoignage de Jessica Mann sur ses parties génitales "déformées". "La première fois que je l'ai vu totalement nu, j'ai cru qu'il était déformé et intersexe, avait expliqué la plaignante. Il a des cicatrices extrêmes, je ne sais pas s'il a été brûlé. Il n'a pas de testicules et on dirait qu'il a un vagin." Après avoir vu les images, une des jurées a "fait une légère grimace", selon le site Page Six (en anglais), tandis qu'une autre a haussé le sourcil. Un juré a, quant à lui, "écarquillé les yeux".

Ces images font partie des 72 clichés pris le 18 juin 2018 par le photographe de la cour de Manhattan, Yakov Mandelman. Lorsqu'on lui a demandé si ces photos représentaient bien l'accusé, il a répondu oui. Harvey Weinstein a été interrogé par la presse sur ces photos en quittant le tribunal. L'accusé a répondu en riant qu'il ne s'agissait pas de lui nu, mais "de Playboy". Son avocate Donna Rotunno a estimé que ces photos avaient été présentées pour "aucune autre raison que de faire honte" à son client.

Les dépositions contraires de deux expertes

Barbara Ziv, spécialiste des violences sexuelles, a démonté un par un les clichés les plus communs sur le viol, lors du procès d\'Harvey Weinstein, à New York, le 24 janvier 2020.
Barbara Ziv, spécialiste des violences sexuelles, a démonté un par un les clichés les plus communs sur le viol, lors du procès d'Harvey Weinstein, à New York, le 24 janvier 2020. (JANE ROSENBERG / REUTERS)

La notion de consentement est une clé dans ce procès. Dès le lendemain du terrible témoignage d'Annabella Sciorra, l'accusation a fait intervenir pendant plus de deux heures une psychiatre médico-légale. Barbara Ziv, spécialiste des violences sexuelles, qui avait témoigné en 2018 au procès de Bill Cosby, a démonté un par un les clichés les plus communs sur le viol, apportant un solide contrepoids aux arguments avancés par la défense.

Seulement 20% à 40% des personnes agressées crient, très peu s'enfuient en courant. Il est rare de voir des victimes de violences sexuelles résister.Barbara Zivlors du procès d'Harvey Weinstein

D'après la psychiatre, il est encore plus rare de voir les victimes porter plainte. "Il y a un autre cliché très répandu sur les viols : le fait que les victimes n'ont plus aucun contact avec leur agresseur après", poursuit Barbara Ziv. Une réaction causée, au-delà du déni, par la peur "que les choses empirent" si elles cessent tout contact. Barbara Ziv a également abordé la question des souvenirs de ces violences sexuelles. Une victime de viol peut ainsi se rappeler certains détails tout en oubliant des éléments plus évidents. "Elles peuvent se tromper sur leur tenue ce jour-là, ou sur le jour de la semaine où cela a eu lieu. Cela ne veut pas dire que leurs accusations sont fausses", a-t-elle rappelé.

Une psychologue spécialiste de la mémoire a eu de son côté une autre interprétation. Citée par la défense vendredi 7 février, Elizabeth Loftus, professeure à l'université de Californie à Irvine, a estimé que plus les souvenirs étaient anciens, plus ils pouvaient être déformés et la mémoire "contaminée" par de fausses informations ou suggestions. Lors du contre-interrogatoire de l'accusation, Elizabeth Loftus a néanmoins nuancé ses propos, soulignant que les souvenirs résistaient mieux au temps quand l'événement avait été particulièrement marquant ou traumatisant, comme c'est généralement le cas pour une agression sexuelle.

Le refus d'Harvey Weinstein de témoigner

L\'ancien producteur Harvey Weinstein lors de son procès pour viols et agressions sexuelles à New York, le 11 février 2020.
L'ancien producteur Harvey Weinstein lors de son procès pour viols et agressions sexuelles à New York, le 11 février 2020. (JANE ROSENBERG / REUTERS)

Même si personne ne s'attendait à ce que le producteur de 67 ans ne témoigne, les avocats de la défense ont laissé brièvement planer la possibilité mardi. Après s'être retiré un long moment avec leur client, ils ont cependant confirmé au juge qu'il ne s'exprimerait pas – les accusés dans les procès pénaux américains ne sont pas tenus de prendre la parole, en vertu de leur droit à ne pas s'incriminer. "Monsieur Weinstein était prêt, désireux et avait même très envie de témoigner", a affirmé l'un de ses avocats, Arthur Aidala, à la sortie du tribunal de Manhattan. Mais ses avocats lui "ont dit que ce n'était pas la peine", car "les procureurs ont misérablement échoué à prouver leur dossier au-delà d'un doute raisonnable", a-t-il ajouté.

"Monsieur Weinstein peut éviter de témoigner au pénal, mais il n'aura pas cette possibilité dans les procès contre lui au civil", a réagi mardi Douglas Wigdor, un avocat qui représente trois des femmes qui le poursuivent devant les tribunaux civils. S'il était acquitté des cinq chefs d'inculpation à New York – ou si le procès était annulé en raison d'un désaccord entre jurés –, Harvey Weinstein aurait toutefois à répondre d'autres inculpations pour deux agressions sexuelles à Los Angeles, annoncées début janvier.

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