INTERVIEW. Jean-Claude Carrière poursuit en BD son exploration du Mahâbhârata le plus grand texte indien

Jean-Claude Carrière poursuit en BD son exploration du Mahâbhârata 
Jean-Claude Carrière poursuit en BD son exploration du Mahâbhârata  (Editions Hozhoni)

Jean-Claude Carrière a donné une interview à franceinfo Culture.  Avec le dessinateur Jean-Marie Michaud, il publie une épaisse et passionnante bande dessinée adaptée du Mahâbhârata, le plus grand poème épique indien.

Jean-Claude Carrière n'en finit plus de revisiter le Mahâbhârata, ce grand texte fondateur de l'Inde, poème épique de quatre-vingt-dix mille versets sans lequel rien du sous-continent n'est compréhensible, ni sa civilisation, ni sa culture, pour autant qu'un esprit occidental puisse embrasser ce pays-monde et dénouer l'enchevêtrement de ses multiples logiques, sociales, religieuses, politiques.

Après l'avoir adapté au théâtre dans une pièce d'une durée de neuf heures (mise en scène de Peter Brook en 1985) puis pour le cinéma en 1989, avec le même metteur en scène (le film de trois heures a alors été à nouveau adapté pour une série télévisée  qui durait six heures), c'est cette fois par le biais de la bande dessinée que le conteur français s'attaque avec le dessinateur Jean-Marie Michaud au foisonnant Mahâbhârata. Le crayon de l'illustrateur a su trouver un style entre le graphisme indien, très particulier et souvent déroutant pour un oeil occidental, et une patte strictement occidentale qui aurait dénaturé l'oeuvre. Son choix de couleurs très éloignées des dessins indiens assez criards à nos yeux met le récit à notre portée de lecteur sans en dénaturer l'esprit.

une double page du Mahâbhârata
une double page du Mahâbhârata (Éditions Hohzonie)

De la même manière, Jean-Claude Carrière a considérablement facilité la comprehension de cette oeuvre foisonnante, plus riche que la bible, plus épique que le Coran, comportant des lignées familiales difficiles à suivre et des avatars de mêmes personnages sous des noms différents. Les noms, justement : le fait que l'histoire soit dessinée permet de mieux s'y retrouver parmi la multitude de personnages qui portent des noms auxquels nous ne sommes pas habitués. Une fois la lecture de la BD terminée, il reste possible de lire l'adaptation de Jean-Claude Carrière parue en texte seule ou de regarder le film paru en DVD. Au bout du compte, les plus passionnés de l'Inde pourront aussi se lancer dans le décryptage de l'oeuvre complète. 

Quinze fois plus long que la Bible

Dans un pays, l'Inde, qui se reconnaît dix-huit langues officielles, trente trois millions de dieux, des centaines de dialectes, d'ethnies, de traditions, de gastronomies, le Mahâbhârata fait figure de lien. Personne, en Inde, n'ignore ce récit guerrier et spirituel, quinze fois plus long que la bible, dont la version orginalement rédigée en sanskrit aurait été améliorée, enrichie, développée pendant sept siècles.

Jean-Claude Carrière en 2016
Jean-Claude Carrière en 2016 (JAVIER BLASCO / EFE)

Rencontre avec Jean-Claude Carrière :

France Info Culture : On a l'impression que vous n'en aurez jamais fini avec le Mahâbhârata...  

Jean-Claude Carrière : J'ai pourtant commencé tard avec le Mahâbhârata, ça a été l'oeuvre la plus longue la plus difficile, sans aucun doute, mais je ne m'y suis mis que vers 45 ans. La bande dessinée, c'est exactement le texte de la pièce (mise en scène par Peter Brook en 1985 ndlr) en raccourci. L'auteur a raccourci et a trouvé un graphisme magnifique.  

C'est un graphisme qui se trouve entre l'idée qu'on se fait de l'image indienne et ce qui est acceptable par un public occidental.  

Oui, parce que de l'époque à laquelle se situerait le Mahâbhârata, c'est à dire vers 3000 avant notre époque, on n'a aucun document sur les vêtements indiens. Les premiers documents, des sculptures, des fragments de panneaux datent de 4 ou 500 ans avant notre ère. Et ils sont bouddhistes en plus. Sinon, on n'a rien. Alors on est obligé d'inventer quelque chose parce que l'Inde avait des climats très différents, des peuples très différents... On a eu le même problème au théâtre, et Chloé Obolenski (la costumière, ndlr) avait choisi la solution moghole, que tout le monde soit en tenue moghol.  

On peut dire que le Mahâbhârata est le socle du monde indien, de sa culture, de sa civilisation.  

Il y a une phrase dans le Mahâbhârata qui dit :  Tout ce qui se trouve dans le Mahâbhârata est autre part, ce qui n'y est pas n'est nulle part. C'est beaucoup plus qu'une oeuvre littéraire. C'est le fondement même de ce que nous pouvons appeler l'Inde parce qu'il y a à la fois la mythologie, les légendes, ce qui s'est passé avant même que l'Inde existe... et puis toute une série de légendes qui se déroule avant même que l'être humain intervienne dans les histoires divines. La plupart des personnages, comme d'ailleurs dans l'Illiade, sont des demi-dieux. Leur père ou leur mère est une divinité. Après, c'est là où commence à apparaître l'humanité, les sentiments humains, et après ça, les dieux disparaîtront. Il y a toute une évolution qu'on suit très bien dans l'oeuvre indienne. Le premier texte étant les Védas, bien avant le Mahâbhârata. Les Védas étaient nés de frémissements musicaux de l'Univers lui-même. Donc, ils sont indiscutables puisque c'est l'Univers qui les a dictés, si on peut dire. Mais ils sont très obscurs. Alors il a fallu par la suite des textes pour expliquer les Védas, et ensuite seulement apparaissent les épopées.  

Il y a une phrase dans le Mahâbhârata qui dit : Tout ce qui se trouve dans le Mahâbhârata est autre part, ce qui n'y est pas n'est nulle part. C'est beaucoup plus qu'une oeuvre littéraire. C'est le fondement même de ce que nous pouvons appeler l'Inde.Jean-Claude Carrière

Le Mahâbhârata, c'est une épopée, ce sont deux fratries cousines qui se combattent pour le pouvoir, les Pandava et les Kaurava. Notre esprit judéo-chrétien, tend à nous faire considérer les premiers comme les bons et les seconds comme les mauvais. N'est-ce pas une interprétation, à la fois anachronique et typiquement occidentale ?  

Typiquement occidentale... bien que, pour les Indiens, les chefs des Kaurava sont des gens ambitieux, dangereux et qui risquent de mettre en danger toute vie sur la terre. Donc, il y a quand même quelque chose de tout à fait redoutable chez eux.  

Mais c'est quand même un Kaurava qui ouvre la porte, à la fin, au survivant des Pandava !  

Oui, à la fin, tout le monde se retrouve dans le pays qui n'a pas de nom. Qu'on appelle le paradis.  

Une page du Mahârabhâta
Une page du Mahârabhâta (Editions Hozhoni)

Y-a-t-il un personnage qui a davantage votre tendresse que les autres ?

Oui, j'ai toujours eu une tendresse pour Karna, qui est le bâtard, celui qui est le fils du soleil, qui ne le sait pas. Qui est le frère des Pandava et qui ne le sait pas, que sa mère a eu avec un autre et qui a juré fidélité à leurs ennemis, aux Kaurava. Pour moi Karna reste un personnage vraiment magnifique. Sa mort est très belle. Cela dit, chacun peut avoir ses favoris...    

Dans le Mahâbhârata, il y a d'abord l'histoire dans l’histoire, puisqu'il est raconté à un enfant et à Ganesha.    

Le poème est raconté lui-même par Vyasa, un aède, une sorte de poète vagabond qui cherche quelqu'un pour écrire parce que le poème est supposé dater d'avant l'invention de l’écriture. Comme il s'agit du grand poème du Monde, c'est pour ça que les dieux envoient Ganesha, le dieu à tête d'éléphant comme scribe. Ganesha se casse la défense droite, il a oublié son stylet, pour la tremper dans l'encrier et écrire le Mahâbhârata sous la dictée de Vyasa qui est lui-même un personnage de son propre poème. A un moment, il est obligé d'intervenir, il est obligé de faire l'amour à deux princesses pour qu'elles aient des enfants. Parce qu'il n'y a plus de personnages. Dans le Mahâbhârata, il y a beaucoup d'érotisme.  

Et puis il y a le livre dans le livre. On trouve en effet la Bhagavad-Gîtâ à l'intérieur même du Mahâbhârata.  

Le premier extrait du Mahâbhârata qui a été connu en occident, au 18e siècle, a été la Bhagavad-Gîtâ qui est le texte sacré le plus connu et le plus important probablement dans tout l'Orient. C'était le seul à être traduit. Mais on ne savait pas qui était Arjuna, on ne savait pas très bien qui était Krishna, donc les traductions ont été très hésitantes jusqu'au 20e siècle. Au 20e siècle, la première traduction a été faite en anglais. Le premier texte en français a été traduit de l'anglais. Là, on ne parle que de la Gîtâ. Le Mahâbhârata lui-même n'a jamais été traduit en anglais par des Anglais. Il a été traduit en anglais par des Indiens.  

J'ai été reçu par Modi, le Premier ministre indien qui m'a pris dans ses bras et qui m'a dit : Jean-Claude Carrière, vous avez révélé le Mahâbhârata au reste du monde, India is your country ! C'est magnifique.Jean-Claude Carrière

Vous avez commencé à vous intéresser à ce texte du Mahâbhârata il y a plus de 40 ans. Mais pour en faire une pièce de théâtre, pour en faire un film, un scénario de bande dessinée, il a fallu que vous élaguiez énormément. Pour cela il faut maîtriser l'histoire racontée. Pensez-vous qu'un esprit occidental puisse un jour la comprendre dans son entier ?  

Comprendre n'est pas le mot. La question n'est pas de comprendre. La question est d'accepter ce qu'on vous raconte et d'y prendre plaisir et intérêt. On va vous raconter une histoire qui est unique, une histoire qui est la fondation de tout un monde. Et je me rappelle, quand on a décidé de le faire (au théâtre. ndlr), ça n'avait jamais été fait, Peter Brook m'a dit : on y travaillera autant qu'il le faudra et ce sera aussi long que ce sera. La dernière fois que je suis allé en Inde, c'était l'année dernière avec Macron, qui m'avait emmené avec lui. J'ai été reçu par Modi, le Premier ministre indien qui m'a pris dans ses bras et qui m'a dit : Jean-Claude Carrière, vous avez révélé le  Mahâbhârata au reste du monde, India is your country !  C'est magnifique.  

L'idée très actuelle que l'homme est dangereux pour la terre

Le monde entier a connu le Mahâbhârata mais en Inde, il y a eu de nombreuses adaptations, au cinéma, à la télévision...  

Oui, l'Inde fait des adaptations modernes, des histoires de banquiers aujourd'hui, vous voyez, de certains épisodes du Mahâbhârata. A une époque, il y avait des piles de bandes dessinées sur les trottoirs, il n'y en a plus maintenant, et tout le monde connaît plus ou moins certains épisodes du Mahâbhârat pas tout. Et puis, il y a différentes versions. Et puis il y a une version Bengali, une version Tamoule qui sont légèrement différentes, dans lesquelles certains personnages ne meurent pas. Il y a des nuances et même parfois des épisodes supplémentaires dans telle ou telle Inde, j'ai envie de dire, puisqu'avant on disait Les Indes. Il y a une version fondamentale en sanskrit qui date environ du troisième ou quatrième siècle avant notre ère. Mais ce qui est extraordinaire aujourd'hui, dans les temps que nous vivons, c'est que le point de départ du Mahâbhârata, c'est la terre elle-même, qui est un personnage qui se plaint d'être piétiné par les pas de trop d’hommes arrogants... et elle se demande : demain, que vont-ils encore me faire ? On en est exactement au même point aujourd'hui. C'est très surprenant. Cette idée que l'espèce humaine est dangereuse pour la planète. Et très précisément dit.  

Merci Jean-Claude Carrière, je ne vais pas vous embêter plus longtemps.  

JCC : S'il y a une chose que je peux vous dire, c'est que parler du Mahâbhârata ne m'a jamais embêté. 

Le Mahâbhârata

Bande dessinée de Jean-Claude Carrière et Jean-Marie Michaud

Editions Hozhoni 440 pages – 35€

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