Wright Morris, un écrivain photographe à la recherche d'un passé qu'il n'a pas vécu, à la Fondation Cartier-Bresson

Wright Morris, \"Cabinet extérieur, Nebraska\", 1947
Wright Morris, "Cabinet extérieur, Nebraska", 1947 (© Estate of Wright Morris)

Surtout connu aux Etats-Unis comme écrivain, Wright Morris a aussi fait des photographies, saluées par les plus grands. Des images vides de présence humaine mais étonnamment habitées. Une découverte à la Fondation Henri Cartier-Bresson.

Wright Morris (1910-1998) est un écrivain reconnu aux Etats-Unis. Intellectuel, professeur de littérature à l'université, il a aussi été un talentueux photographe, à un moment de sa vie. Il a expérimenté un genre très personnel, le photo-texte, qui juxtapose image et écrit et qu'il concevait comme un médium à part. Il n'avait jamais été exposé en France. La Fondation Henri Cartier-Bresson nous fait découvrir l'artiste, en présentant de somptueux tirages noir et blanc, tous de sa main, autour des trois livres qu'il a imaginés à partir de ses images (jusqu'au 29 septembre 2019).

Wright Morris, \"The Home Place, Norfolk, Nebraska\", 1947
Wright Morris, "The Home Place, Norfolk, Nebraska", 1947 (© Estate of Wright Morris)

Des pertes affectives qui font gagner en créativité


Wright Morris a perdu sa mère quelques jours après sa naissance et a été ballotté par son père à travers les Etats-Unis pendant son enfance. Toute sa vie, il est à la recherche d'un passé qu'il n'a pas vécu. Et il formule l'idée que les pertes affectives qu'il a subies lui font gagner quelque chose dans le domaine de l'imaginaire, de la création.

Une capacité qu'il exerce en écrivant, d'abord. Mais, "en 1937-1938, il a pensé qu'il peinait énormément à faire une description et qu'il pourrait faire des livres de photos et de textes", raconte Agnès Sire, la directrice de la Fondation Henri Cartier-Bresson.

"A force d'écrire, de faire l'effort de visualiser, je devins photographe, et à force de pratiquer la photographie, je devins un peu plus écrivain", écrira l'artiste en 1978.

Sauver les ruines du passé

L'écrivain-photographe parcourt de longues distances en voiture, à travers les grandes plaines du Midwest, prenant des séries de modestes maisons de bois, de silos à grain, de toilettes, un peu à la façon des Allemands Bernd et Hilla Becher, mais de façon moins systématique et désincarnée. Il s'intéresse aussi aux champs cultivés, aux églises, aux outils agricoles, aux voitures. Les ruines que la Grande dépression a laissées dans le paysage américain l'émeuvent, suscitent en lui une espèce de nostalgie. Il veut les "sauver" dit-il.

Wright Morris est retourné dans la ferme de son oncle Harry, dans le Nebraska, où il avait passé des vacances enfant. Il photographie l'homme de dos, au seuil de sa grange, et c'est la seule âme humaine qu'on verra dans ses images. "J'ai le sentiment que l'absence des gens sur ces photographies accroît leur présence dans les objets – les constructions, les artefacts, même le paysage suggère les habitants qu'il accueille", écrit-il dans un texte publié dans le catalogue de l'exposition (Wright Morris, L'essence du visible, éditions Xavier Barral).

Wright Morris, \"The Home Place, Norfolk, Nebraska\", 1947
Wright Morris, "The Home Place, Norfolk, Nebraska", 1947 (© Estate of Wright Morris)

Des objets habités

Avec ces images, en 1946 Wright Morris publie un premier livre, The Inhabitants (Les Habitants). Ses photographies ne sont pas descriptives, les écrits à côté n'ont rien à voir avec les images. Le texte est un hommage à l'écrivain américain Henry David Thoreau. Sur la page de droite, une image, sur la page de gauche, un court texte, comme le montrent les fac-similés présentés dans l'exposition. La question qu'il se pose, c'est : "Qu'est-ce qu'un Américain ?"

The Inhabitants est salué par la critique mais son côté hybride ne séduit pas le public. Deux ans plus tard, en 1948, Wright Morris publie un deuxième ouvrage, The Home Place, qui juxtapose aussi texte et image, mais doit se lire comme un roman. Les images, ici, sont des intérieurs de maison. A première vue, toujours pas âme qui vive dans ces habitations simples, dont il magnifie le mobilier, les objets utilitaires. Mais "tous ces objets sont vraiment habités, c'est là sa force", souligne Agnès Sire. Dans les habits de travail déchirés suspendus à un porte-manteau, sur les chaises au coussin usé, on sent la présence humaine. La vieille bouilloire posée sur le poêle semble encore chaude, les couverts ordinaires posés sur un papier journal ressemblent à de l'argenterie.

Un "portrait sans présence humaine"

Wright Morris parlera de "portrait sans présence humaine", qu'il pratique pour "sauver" ce qu'il considérait "comme menacé" et "conserver ce qui disparaissait", de la vie simple de ces paysans du Nebraska dont il est issu.

"Ce n'est pas du tout naturaliste, fait remarquer Agnès Sire. Il n'hésite pas à déplacer des objets", notamment des chaises dont il fait des séries, au même endroit."Il cherche des atmosphères."

Pour son deuxième livre, Wright Morris a sévèrement recadré ses photographies. On peut le voir en comparant les quelques pages du livres reproduites en grand dans l'exposition et les somptueux tirages originaux accrochés tout autour.


Le succès n'est toujours pas au rendez-vous et l'écrivain-photographe, blessé, arrête sa seconde activité pour se consacrer entièrement à la première. Il continue à écrire des romans : il en a publié 19, dont un seul édité en français, et des textes théoriques. Il reçoit de nombreux prix pour son oeuvre littéraire. Sa vie de photographe a duré à peine 15 ans.

Variations sur un cadrage, inversion de sens

Les images de Wright Morris vont pourtant continuer à vivre. Elles exercent une forte influence sur Robert Frank. Elles sont grandement estimées par Walker Evans, notamment. Et, dans les années 1960, John Szarkowski, le conservateur responsable de la photographie au Museum of Modern Art (MoMA) de New York, lui suggère de revenir sur son travail photographique. Wright Morris publie en 1968 un troisième livre de photo-texte, God's Country and My People. Les textes sont nouveaux. Quelques-unes des photographies qu'il choisit alors n'avaient pas encore été publiées. Mais de celles qu'il avait déjà montrées, la majorité, il n'hésite pas à varier les cadrages et même parfois à inverser le sens.

Dépouillées, habitées, discrètement nostalgiques, les images de Wright Morris, dont la beauté formelle évite la froideur, méritent d'être découvertes.

Wright Morris, l'essence du visible
Fondation Henri Cartier-Bresson
79, rue des Archives, 75003 Paris
du 18 juin au 29 septembre 2019
du mardi au dimanche : 11h-19h, fermé le lundi
Tarifs : 9 € / 5 €


Les éditions Xavier Barral publient deux livres à l'occasion de l'exposition :

Le catalogue, Wright Morris - L'essence du visible (208 pages, 170 photographies, 42 €).

Fragments de temps, un recueil de dix textes et entretiens avec Wright Morris qui nous livrent ses réflexions sur la photographie (192 pages, 24 €). Il s'agit de la première traduction française de Time Pieces (ed. Aperture, 1989).

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