Pierre Soulages au Louvre : quand un artiste de génie crée trois nouvelles toiles à l'aube de ses cent ans

A droite, deux des trois tableaux que Pierre Soulages vient de peindre, accrochés au Louvre, au Salon carré (6 décembre 2019)
A droite, deux des trois tableaux que Pierre Soulages vient de peindre, accrochés au Louvre, au Salon carré (6 décembre 2019) (FRANCOIS GUILLOT / AFP)

Pour l'exposition organisée au Louvre en hommage à Pierre Soulages, qui fête ses cent ans, l'artiste a accepté de peindre trois grands tableaux, fidèles à son principe de "l'outrenoir".

A 99 ans, Pierre Soulages, considéré comme un des plus grands artistes vivants, peint toujours. Pour l'exposition hommage que le Louvre lui offre pour ses cent ans (il les fête le 24 décembre) et qui a ouvert ses portes mercredi 11 décembre, l'artiste a livré trois nouvelles toiles, réalisées en août pour les deux premières, en octobre pour la troisième. Des toiles toutes noires, puisque ce qu'il a appelé l'outrenoir l'occupe maintenant depuis quarante ans.

Il est exceptionnel qu'un peintre vivant ait une telle exposition au Louvre, dédié aux artistes du passé. Elle a été imaginée par deux spécialistes de Pierre Soulages. Pierre Encrevé, qui avait été commissaire de la rétrospective de 2009 au Centre Pompidou et qui a rédigé le catalogue raisonné de l'œuvre du peintre. Il est décédé en février dernier. C'est Alfred Pacquement, directeur du Musée national d'art moderne et président du conseil d'administration du musée Soulages de Rodez, qui nous la présente. Il avait également été commissaire de l'exposition de 2009 et de celle de 1979, aussi au Centre Pompidou, où Soulages a présenté ses premiers "outrenoirs". Les deux commissaires ont imaginé un choix très resserré qui raconte le parcours de Pierre Soulages, comme un concentré extrême de huit décennies de création en une vingtaine d'œuvres.

Pierre Soulages. Portrait de l’artiste, 2 octobre 2017 Collection Raphaël Gaillarde 
Pierre Soulages. Portrait de l’artiste, 2 octobre 2017 Collection Raphaël Gaillarde  (© Collection Raphaël Gaillarde, dist. RMN-Grand Palais/Raphaël Gaillarde © RMN-Grand Palais - Gestion droit d'auteur pour Raphaël Gaillarde © ADAGP, Paris 2019 pour Pierre Soulages)

Des œuvres pensées pour le Louvre

La sélection a été soumise à Pierre Soulages, qui "nous a laissés faire", raconte Alfred Pacquement. "Mais on lui a réservé un mur en lui disant : nous espérons pouvoir y montrer des peintures nouvelles." L'artiste a relevé le défi et a donc créé trois œuvres : "Il les a vraiment pensées en fonction de l'espace du Louvre. Il a tout de suite pensé qu'il fallait qu'il fasse des peintures verticales. Il s'est lancé à 99 ans et demi, et même 99 ans et dix mois pour la peinture qui est à droite, dans des peintures de 3,90 m (de haut), une des plus grands formats qu'il ait jamais utilisés." Des tableaux qui, par leur taille et leur forme, évoquent les vitraux créés par l'artiste entre 1987 et 1994 pour l'abbatiale de Conques (Aveyron).

Pierre Soulages peint au sol, utilisant parfois une passerelle pour ne pas abîmer le travail en cours. Il vit maintenant en permanence à Sète où son atelier est dans sa maison. Il peindra jusqu'au bout, dit le commissaire. "Bon qu'à ça", explique-t-il, en citant les propos de Samuel Beckett à qui Libération demandait : "Pourquoi écrivez-vous ?"

Les trois derniers tableaux de Soulages entrent dans le cadre de ses recherches sur l'"outrenoir", qu'il a inventé en 1979, et sur lequel l'exposition du Louvre met particulièrement l'accent. "Parce que chronologiquement l'outrenoir représente beaucoup plus de temps que la première période", explique Alfred Pacquement.

Pierre Soulages \"Peinture\"222 x 314 cm 24 février 2008\", Paris, Pierre Soulages
Pierre Soulages "Peinture"222 x 314 cm 24 février 2008", Paris, Pierre Soulages (© Archives Soulages/ADAGP, Paris 2019)

Un seul pot de peinture

Depuis 1979, l'artiste n'utilise plus qu'un pot de peinture, noire. Il travaille avec une lame pour la lisser sur la toile, créant des effets de mat ou de brillant. Puis il emploie une brosse pour réaliser des stries. Ou bien un bâton pour creuser la matière, comme dans le magistral diptyque Peinture 222 x 314 cm, 24 février 2008 où il a tracé deux sillons, l'un horizontal à droite, l'un oblique à gauche. Les trois œuvres de 2019 ont été réalisées sur ce principe : l'espace vertical de la toile, couverte d'acrylique noire (l'artiste a abandonné l'huile en 2004), est divisé en zones brillantes et mates et barré de lignes creusées plus ou moins profondes, plus ou moins espacées.

Dès le début de sa carrière, à la fin des années 1940, Soulages a voulu faire surgir la lumière de la peinture. Il l'a fait en cherchant le contraste entre le noir (ou le brun du brou de noix) et le blanc, comme le montrent les premières œuvres de l'exposition. Ou bien encore avec d'autres couleurs, rouge, bleu, jaune, qui ne sont pas représentées au Louvre. Sa recherche devient plus radicale quand il n'utilise plus que le noir. Ce sont alors les variations dans la manière d'appliquer la peinture qui vont modifier "la façon dont la lumière surgit de la peinture".

Toutes les valeurs du noir

L'endroit où le spectateur se situe et les conditions de lumière, selon les jours, vont également modifier ce que l'on voit. Même si elle sort d'un seul pot, la peinture de Soulages n'est pas monochrome, souligne Alfred Pacquement. "Cette peinture d'outrenoir n'est pas noire mais elle a toutes les valeurs possibles imaginables autour du noir, c'est-à-dire des gris, des argentés", en fonction de ces conditions, détaille-t-il.

Le lieu de l'exposition, c'est le Salon carré du Louvre : ses grandes fenêtres regardent au sud, vers la Seine, mais la lumière naturelle est complétée par un éclairage artificiel. Le jour de la présentation à la presse, il faisait gris. Pendant l'installation, il y avait un grand soleil, "on voyait très différemment les peintures", raconte le commissaire.

L'artiste a fait le déplacement de Sète pour l'accrochage, "pour modifier des choses (assez peu) et travailler la lumière." Il a tenu à placer ses trois dernières œuvres plus haut sur le mur, pour les "renforcer dans leur verticalité". Des oeuvres qui s'inscrivent dans ses quarante dernières années de création, qu'Alfred Pacquement résume ainsi : "Une peinture à la fois très simple, très radicale, qui a une présence très évidente et très forte."

Soulages au Louvre
Salon Carré
du 11 décembre 2019 au 9 mars 2020

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