Architecture : aux origines du rond-point, lieu emblématique des "gilets jaunes"

Rond-point près d\'Allonnes, dans le Nord-Ouest de la France.
Rond-point près d'Allonnes, dans le Nord-Ouest de la France. (Roger ROZENCWAJG / Photononstop)

Ils sont partout : investis par les "gilets jaunes", les ronds-points sont devenus les symboles de la France des rocades et des périphéries des villes. Un espace déshumanisé livré à la voiture depuis une trentaine d'années. Mais d'où viennent, à l'origine, ces carrefours giratoires ? Comment expliquer leur essor sur le plan architectural ? Réponse, entre histoire et actualité.

Les ronds-points de France se vident alors que le mouvement des "gilets-jaunes" semble poursuivre sa décrue. Dans un courrier adressé aux préfets le samedi 29 décembre, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a demandé la "libération complète et définitive" de la centaine de ronds-points encore occupés. Selon une source proche, ceux encore occupés font l'objet d'une "présence symbolique" avec 2.500 personnes mobilisées ces derniers jours contre 4.000 la semaine précédente.
Des \"gilets-jaunes\" fêtent le réveillon de Noël sur le rond-point de Somain, dans le Nord de la France. 2018.
Des "gilets-jaunes" fêtent le réveillon de Noël sur le rond-point de Somain, dans le Nord de la France. 2018. (FRANCOIS LO PRESTI / AFP)
Chose étonnante, on ne sait pas vraiment combien il y a de ronds-points en France. Sans doute entre 40.000 et 50.000, selon la Fédération nationale des travaux publics (FNTP). "C'est cet ordre de grandeur", confirme Jean-Luc Reynaud au Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema), jugeant très surévaluées des estimations réalisées à partir de la cartographie d'OpenStreetMap qui dépassent les 60.000.

A l'origine : mettre en scène la chasse à courre

Apparus à la Renaissance, en particulier dans les forêts, aménagées pour mieux mettre en scène la chasse à courre, les ronds-points ont été magnifiés par les perspectives du siècle des Lumières, puis se sont multipliés au XIXe siècle. C'est alors qu'on a commencé à sérieusement réfléchir aux flux de circulation, jusqu'à ce que l'architecte Eugène Hénard propose la solution optimale, en 1906 : faire tourner les véhicules dans un seul sens dans un anneau.
Henard Carrefour a Giration des Grands Boulevards 1910
Mais l'essor des ronds-points a été vite contrarié par le développement de la priorité à droite, obligeant les automobilistes à céder le passage à toutes les intersections. Les Britanniques ont résolu le problème en donnant, à partir de 1966, la priorité aux véhicules circulant sur l'anneau. Ce système du "rond-point à l'anglaise" a été officiellement adopté en France en 1983.

Régulation et sécurité

Il "donne de bons résultats en termes de trafic : il a le mérite de ne pas faire attendre l'usager, contrairement au carrefour à feux", explique Jean-Luc Reynaud. "Sauf quand il y a beaucoup trop de monde... et dans ce cas-là, ça bloque !". Autre avantage, le rond-point est sûr. Il casse la vitesse à l'entrée des agglomérations, est assez peu gourmand en espace et coûte bien moins cher qu'un échangeur.

Officiellement appelés "carrefours giratoires", les ronds-points se sont multipliés comme des petits pains. La Loire-Atlantique les adore particulièrement... et les automobilistes se lassent franchement, quand il y en a trop. "Il y a eu une sorte d'emballement, d'effet de mode, qui correspond bien en France à la décentralisation", observe Eric Alonzo, chercheur à l'Ecole d'architecture de la ville et des territoires de Marne-la-Vallée.

"Symbole de la ville périphérique"

"Ce n'est pas seulement un dispositif routier pur", poursuit l'architecte-urbaniste, auteur d'un ouvrage remarqué sur le rond-point. "Beaucoup d'élus y ont vu la possibilité de recevoir quelque chose au milieu, et l'occasion d'embellir leur ville, avec tout un déchaînement ornemental et floral", d'un goût parfois douteux.
Rond-point fleuri de Gironde. 
Rond-point fleuri de Gironde.  (Daniele Schneider / Photononstop)
Le giratoire est ainsi devenu, note-t-il, le symbole de "toute la ville périphérique ou la campagne habitée, qui s'est développée dans les années 1980-1990, réorganisée par l'automobile autour de nouvelles voiries", de sorties d'autoroutes en rocades accédant à des zones commerciales.

C'est cet espace qu'ont investi la majorité des "gilets jaunes". "Rien n'est fait pour pénétrer dans l'espace central des ronds-points. Le piéton n'est pas censé aller au milieu, dans ce contexte périurbain", indique Eric Alonzo. Le piéton est aussi obligé de contourner ces carrefours, généralement peu accueillants.

Les "gilets jaunes" se réapproprient le rond-point

En occupant les ronds-points, les "gilets jaunes" les ont "réinvestis comme une place". "Et une fois qu'on est au milieu, on a tout gagné ! On est théoriquement protégé des voitures, et on est à la vue de tout le monde, on est super-visible", relève-t-il. "Cette vertu de se trouver au centre de tout, au bout de voies qui convergent, c'est un potentiel spatial du rond-point qu'ont bien perçu les 'gilets jaunes', comme d'autres manifestants qui délaissent désormais souvent les centres historiques des petits villes de province, quand il s'agit d'être visible.
Au rond-point de Carbonne (31) une trentaine de manifestants des \"gilets jaunes\" avec des tracteurs filtrent les véhicules tout en brûlant quelques pneus et des slogans sur les tracteurs, en novembre 2018.
Au rond-point de Carbonne (31) une trentaine de manifestants des "gilets jaunes" avec des tracteurs filtrent les véhicules tout en brûlant quelques pneus et des slogans sur les tracteurs, en novembre 2018. (Laurent Ferriere / Hans Lucas)
Si la France construit environ 500 nouveaux ronds-points chaque année, selon la FNTP, pour un prix variant de 100.000 à 1 million d'euros pièce, "les autres pays en ont aussi", rappelle Jean-Luc Reynaud au Cerema. "Il ne faut pas polariser sur une spécificité française, ça s'est bien généralisé ailleurs." Mais "peut-être que la France a été plus rapide que d'autres pays", ironise Eric Alonzo, qui critique une certaine "culture du suraménagement" dans l'Hexagone.
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