Faut-il supprimer le bac ?

Des candidats au bac planchent sur l\'épreuve de philosophie, au lycée Montaigne de Mulhouse (Haut-Rhin), le 17 juin 2015.
Des candidats au bac planchent sur l'épreuve de philosophie, au lycée Montaigne de Mulhouse (Haut-Rhin), le 17 juin 2015. (MAXPPP)

Coûteux, inutile, bradé… Les critiques se multiplient contre cet examen bicentenaire. Comment faire évoluer le baccalauréat ? Francetv info a posé la question à Philippe Meirieu, spécialiste de la pédagogie.

Haro sur le bac. Alors que l'édition 2015 du baccalauréat a débuté mercredi 17 juin avec l'épreuve de philosophie pour les candidats des filières générales et technologiques, de plus en plus de voix s'élèvent pour contester cette institution vieille de plus de 200 ans. Le bac est considéré comme un examen poussiéreux donné à tout le monde. S'il reste indispensable pour accéder à la plupart des filières supérieures, il a perdu de sa valeur : d'ailleurs, les futurs élèves des IUT ou des classes préparatoires ont déjà été prérecrutés pour la rentrée prochaine, avant même la tenue de l'examen. 

Le coût du bac est aussi pointé du doigt. Plus d'un milliard et demi d'euros, selon une évaluation du Syndicat national des personnels de direction de l'éducation nationale, qui prend en compte les coûts liés à sa préparation. Mais le bac est aussi une tradition qui semble intouchable. 

Faut-il le supprimer ? Comment le réformer ? Francetv info a interrogé Philippe Meirieu, professeur et chercheur en sciences de l'éducation, spécialiste de la pédagogie. Il a participé à la mise en place de plusieurs réformes pédagogiques.

Francetv info : "Coûteux", "inutile", "bradé"… Comment expliquer la remise en question du bac ?

Philippe Meirieu : La contestation du bac n'est pas nouvelle. Mais les scandales liés à l'utilisation des nouvelles technologies pour toutes les formes de triche, y compris le dévoilement des sujets à l'avance, se sont multipliés. Vous avez énuméré des causes de cette remise en question, mais la principale objection que j'ai à faire au bac est pédagogique : le bac, censé être un examen d'entrée pour les études supérieures, est à la fois inégalitaire et absurde.

Les partisans d'un maintien du bac estiment au contraire qu'il garantit l'égalité puisque tous les candidats passent le même examen… 

C'est faux. Il n'y a pas un bac mais différents baccalauréats : général, technologique et professionnel. Ils sont très inégaux. Par exemple, le bac 2015 n'a pas commencé mercredi 17 juin avec la philosophie pour les filières générales et technologiques, mais plusieurs jours avant, avec le bac professionnel. Considéré comme un sous-bac, il n'a pas d'épreuve de philo, ce qui est un scandale. On imagine que des jeunes de 17 ou 18 ans n'ont pas besoin de réfléchir sur la vie, l'amour, la mort ? Il y a un mépris et un déni implicite de toute une population qui, certes, aura un bac, mais n'aura pas les mêmes chances que les autres si elle veut entrer à l'université. L'égalité face au bac est donc une imposture. 

Estimez-vous que le bac participe à un certain nivellement par le bas ? 

Ce n'est plus un examen sélectif. Quiconque passe le bac une fois à 80% de chances de l'avoir, et 100% s'il le passe deux fois. Personne ne peut justifier qu'un 13 en physique rattrape un 7 en français et vice-versa… Par les jeux d'options et de matières facultatives, on met l'élève en position de calculer stratégiquement les moyens d'avoir la bonne note ou d'obtenir la mention qui permettra d'entrer en prépa ou à Sciences Po plutôt que de valider réellement ses connaissances. Le baccalauréat développe une pensée stratégique au détriment d'une pensée exigeante sur le fond. Il faut être bien organisé, se rattraper ici quand on s'est planté ailleurs. 

D'ailleurs, les enquêtes sur ce dont se souviennent les élèves après le bac montrent que le bachotage qui le précède n'a que peu d'effets sur les connaissances maîtrisées après les épreuves. C'est un examen absurde d'un point de vue pédagogique, même s'il a un effet sur la capacité de mémorisation, la gymnastique mentale des élèves. 

Je ne suis pas un décliniste, mais en tant que professeur d'université, je constate un faible niveau en expression écrite. Il n'est pas possible que des bacheliers qui ont eu 4 ou 7 en français accèdent à des études universitaires parce qu'ils ont compensé dans d'autres matières ou grâce à des options. A l'université, cela devient très problématique d'accueillir des gens qui ne sont pas capables de construire un paragraphe.

Comment expliquer l'attachement des Français au bac alors que ses objectifs pédagogiques ne sont pas remplis ?

L'ancien ministre Jack Lang avait dit : "Je ne m'attaquerai pas au bac parce que c'est une vache sacrée." Le baccalauréat est là uniquement parce que l'histoire l'a progressivement imposé. Et on a fait en sorte qu'il soit transformé en fonction des exigences sociales. Le baccalauréat n'est absolument pas logique : ce n'est pas un examen qui valide de manière intelligente et pertinente des connaissances pour permettre d'accéder de la meilleure façon qui soit à l'enseignement supérieur… C'est un rite de passage pour un certain nombre d'adolescents, à un moment où ces rites de passage traditionnels, en particulier religieux, ont tendance à s'estomper, voire à disparaître. Le bac ou le permis de conduire deviennent des rites de passage qui permettent d'acquérir une certaine forme d'autonomie. 

Paradoxalement, le bac est une institution à la fois à bout de souffle et terriblement bien implantée. Dans l'esprit des Français, des parents en particulier, c'est une reconnaissance forte… Et c'est aussi un moment quasi religieux où l'institution scolaire française se donne à voir dans tout son sérieux. Cela reste donc une mythologie très forte dans l'imaginaire collectif. Mais l'imaginaire et le symbolique dominent la logique.

Comment pourrait-on réformer le bac ?

Grâce à des études internationales, on peut comparer les différentes méthodes de vérification des connaissances. La méthode la moins mauvaise est celle qui utilise des "unités de valeur". Nous dirions par exemple que le baccalauréat représente quinze unités de valeur. Huit seraient communes (français, philosophie, histoire, etc.) et sept seraient spécifiques, choisies en fonction de la section. Ces unités de valeur devraient toutes être acquises, sans qu'il y ait de compensation entre elles. Elles pourraient être acquises sur l'ensemble de la scolarité du lycée.

Le principe le plus discutable pédagogiquement, c'est la compensation entre les disciplines. Et le plus rigoureux, c'est de dire que si on valide un niveau de fin de d'études, il faut s'assurer que tout le monde est capable d'écrire un texte en français correctement, de maîtriser les différentes périodes de l'histoire, de comprendre la géographie du monde… Et puis que certains, parce qu'ils veulent se spécialiser, savent résoudre les équations du troisième degré, par exemple. Cela peut se valider par un examen, un dossier à réaliser ou une présentation devant un jury… C'est ce qu'ont fait la plupart des pays qui ont rénové l'examen de fin d'études. Il faut valider l'ensemble de ces unités, sans possibilité de compensation entre elles.

Face à un tel constat d'immobilisme, on peut tout de même penser que les tricheries liées à l'utilisation de nouvelles technologies toujours plus performantes pourraient forcer l'Etat à faire bouger les choses…

Il faut l'espérer. Soit on va assister à une surenchère de flicage avec détecteurs et compagnie, soit on va repenser les choses. On peut évaluer différemment les compétences des candidats. Dans un premier temps, nous allons devoir réfléchir aux évolutions des épreuves. L'épreuve sans documents va progressivement disparaître. Qu'on le veuille ou non, les documents et les informations entrent dans les salles d'examen, il faudra donc former les élèves à utiliser de la documentation. Des grandes écoles le font, certains concours se déroulent dans des bibliothèques avec l'accès aux documents. Le travail sur documents est aussi formateur.

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