L\'équipe d\'Angleterre pose avec le trophée du Tournoi des six nations dans les vestiaires du Stade de France, après un succès 31-21 contre la France, à Saint-Denis, le 19 mars 2016.
L'équipe d'Angleterre pose avec le trophée du Tournoi des six nations dans les vestiaires du Stade de France, après un succès 31-21 contre la France, à Saint-Denis, le 19 mars 2016. (DAVID ROGERS - RFU / THE RFU COLLECTION)

Quelle est la recette miracle de l'Angleterre pour passer de bonnet d'âne à terreur du rugby mondial en 18 mois ?

Le 3 octobre 2015, c'était il y a 18 mois, mais pour les fans de rugby anglais, cela remonte à une éternité. A l'époque, un XV de la Rose sans idées et tétanisé par la pression se faisait écraser par l'Australie, et prenait la porte de la Coupe du monde, pourtant organisée sur son sol. La presse spéculait sur la durée de la convalescence nécessaire pour se remettre d'un tel échec... Moins de deux ans plus tard, l'Angleterre a réussi le Grand Chelem lors du Tournoi des six nations 2016, et peut rééditer pareille performance en battant l'Irlande, samedi 18 mars, une semaine après s'être assurée de remporter la compétition. Quels sont les ingrédients de la résurrection anglaise ? 

S'inspirer de Donald Trump

Quand Stuart Lancaster prend la porte prématurément après la défaite au Mondial 2015, la fédération anglaise n'a pas de plan B... et finit par rattraper Eddie Jones par le col. Le sélectionneur du Japon, qui a réalisé l'exploit de battre les Springboks en poule, avait déjà signé avec la franchise australienne des Stormers. Mais sa capacité à obtenir des résultats formidables avec des joueurs limités convainc les dirigeants anglais de casser leur tirelire pour racheter son contrat et l'installer sur le banc du XV de la Rose. Pour lui, rien n'est impossible. La preuve, avec l'élection présidentielle américaine : "Trump répète en boucle aux gens qu’il veut redonner sa grandeur à l’Amérique, illustre Eddie Jones dans le Daily Mail (en anglais). Il n’y a aucune preuve qu’il puisse y arriver, mais, en martelant ce message, il a convaincu les électeurs qu’il en était capable." Les résultats parlent pour lui : l'Angleterre est invaincue depuis 18 matchs. Reste à marteler aux joueurs qu'ils peuvent devenir champions du monde en 2019.

Lutter contre l'autosatisfaction

Hiroko, la femme d'Eddie Jones, est la première à remettre en question la méthode de son mari : "Quand je rentre chez moi, elle me rappelle toujours : 'Tu as intérêt à gagner le prochain match !'." Idéal pour éviter de s'endormir sur ses lauriers. Même après le premier Grand Chelem acquis au terme d'un feu d'artifice à Paris (victoire 55-35), il avait rejeté toute autosatisfaction : "Nous n'avons rien accompli." Et s'est penché aussitôt sur le prochain adversaire, l'Australie, trois mois plus tard, lors de la tournée d'été, raconte Rugby World.

Responsabiliser les joueurs

Pendant des années, l'Angleterre a pratiqué un jeu stéréotypé à l'extrême, devenu prévisible pour les adversaires. Les choses ont changé depuis l'arrivée d'Eddie Jones, qui a édicté pour principe de base de s'appuyer sur l'intelligence de ses joueurs. "Au début de mon mandat, les idées venaient à 100% du staff technique, se souvient Jones dans une conversation avec l'ex-sélectionneur anglais – sacré champion du monde en 2003 – Clive Woodward. A présent, c'est du 50-50. Et nous voulons arriver à 20-80 d'ici à la Coupe du monde."

Le sélectionneur anglais Eddie Jones, devant ses joueurs, après un succès anglais face au Pays de Galles, le 12 mars 2016 à Twickenham.
Le sélectionneur anglais Eddie Jones, devant ses joueurs, après un succès anglais face au Pays de Galles, le 12 mars 2016 à Twickenham. (DAVID ROGERS - RFU / THE RFU COLLECTION / GETTY IMAGES)

L'objectif de Jones est de composer une équipe de leaders, "des gars qui font tout à 100%, qui disent à leur voisin quand les choses sont mal faites et qui le corrigent". "Quand on aura dix joueurs comme ça, nous serons en position de gagner la Coupe du monde. On n'y est pas encore, mais on va y arriver", poursuit-il dans The Irish TimesEddie Jones a ainsi réussi à démettre l'ancien capitaine, Chris Robshaw, lui a demandé de changer son jeu, et lui a fait produire un meilleur rugby que sous Lancaster. Signe de cette responsabilisation accrue, l'interdiction faite aux joueurs de boire des bières en semaine, en vigueur depuis les années 1990, a été levée : "Les joueurs peuvent aller au pub écluser trois ou quatre bières... mais si c'est huit ou neuf, ils vont avoir des problèmes."

Travailler dur, très dur

"Le moment le plus drôle de ma semaine, c'est quand je suis allé me faire couper les cheveux avec Billy Vunipola", raconte au Daily Mail l'habituel boute-en-train de la sélection, James Haskell. Le camp d'entraînement de Bagshot, dans le Surrey, a perdu le côté Club Med qu'il pouvait avoir par le passé. Toute l'équipe s'est alignée sur le rythme de travail d'un coach qui dort cinq heures par nuit, et envoie des e-mails à son staff à 3h30 du matin. Ne versez pas de larme sur le sort du pauvre Haskell : il en redemande. "J'apprécie plus cette méthode d'entraînement que toutes les précédentes", se félicite le troisième ligne des Wasps, 31 ans, et quatre sélectionneurs au compteur, qui parle "du meilleur moment qu'il ait passé au centre d'entraînement". Même si le soir, il lui reste à peine l'énergie de lancer une série sur Netflix.

Bannir toute philosophie de comptoir

Les murs de Twickenham et de Bagshot étaient couverts de citations supposées booster les joueurs. Dont une d'Arnold Schwarzenegger : "La force ne vient pas de la victoire. Vos luttes développeront vos forces. Quand vous passez par des moments difficiles et que vous ne baissez pas les bras, ça c'est de la force." Une des premières décisions d'Eddie Jones a été de ripoliner tout ce verbiage. "Je ne suis pas un grand amateur de ses films", a balayé Jones, cité par ESPN, plus versé dans les livres sur le management que dans les blockbusters bodybuildés.

Piquer des idées à d'autres

Du temps où il coachait le Japon, Eddie Jones avait rendu visite à Pep Guardiola, alors entraîneur du Bayern Munich. Il en a retenu cette phrase qu'il dégaine à l'envi : "Je suis un voleur d'idées." "Il faut toujours piquer des idées ici et là", poursuit Jones, qui n'a pas hésité à convoquer des spécialistes de disciplines assez éloignées du rugby. En 18 mois, des spécialistes du judo (pour apprendre à mieux chuter – le flanker Sam Jones y a d'ailleurs laissé une jambe) ou des pros de MMA (pour apprendre à conserver le ballon dans un ruck) ont défilé à Bagshot. Eddie Jones s'est aussi rendu sur les routes du Tour de France dans le bus de l'équipe australienne Orica-Greenedge. Même Arsène Wenger a discuté avec le boss du XV de la Rose : "Il y a toujours quelque chose à en tirer."

Utiliser des technologies de pointe

Au rayon high-tech, Eddie Jones a également innové. A son initiative, les jeunes pousses du rugby anglais testent leurs réflexes à l'aide de simulateurs de tremblement de terre. Les entraînements sont désormais filmés par des drones, ce qui permet de mieux visualiser les données GPS recueillies. "Le simple entraînement avec ballon ne suffit plus", a résumé le coach anglais auprès du Daily Mail.

Remiser les téléphones portables au placard

Une des recrues les plus emblématiques au staff d'Eddie Jones, c'est Sherylle Calder. La spécialiste de la vision, qui a collaboré avec l'Angleterre championne du monde de 2003, plusieurs golfeurs sud-africains ou des joueurs des Miami Dolphins, a tiré la sonnette d'alarme concernant l'utilisation des portables, accusés de réduire le champ de vision des joueurs. "Nous sommes en train de perdre la capacité de bien communiquer, et cette compétence décline régulièrement, explique Sherylle Calder au Guardian. Nous devons travailler dur sur la notion de connaissance de notre environnement, indispensable pour prendre les bonnes décisions sous pression. Ce sont les équipes qui prennent les décisions les plus efficaces qui gagnent les matchs." Les joueurs anglais ont été fortement invités à laisser leur portable et leur tablette au vestiaire.

Se projeter dans le futur

Mi-janvier, le staff de l'équipe d'Angleterre a organisé un séminaire... non pas sur le Tournoi des six nations à venir, mais sur la Coupe du monde 2019. Etaient présents Danny Mills, un ancien de l'équipe anglaise de foot qui a participé à la Coupe du monde 2002, également au Japon, ainsi que le directeur de la stratégie de la fédération anglaise de ballon rond. Objectif : mettre tous les petits détails de son côté lors de ce grand rendez-vous.

Dylan Hartley sort la balle du ruck, lors de Pays de Galles-Angleterre, le 11 février 2017, au Millenium Stadium de Cardiff.
Dylan Hartley sort la balle du ruck, lors de Pays de Galles-Angleterre, le 11 février 2017, au Millenium Stadium de Cardiff. (ADRIAN DENNIS / AFP)

Eddie Jones et son staff ont ainsi nommé le capitaine de leur équipe pour la période 2016-17, le talonneur Dylan Hartley, un dur au mal qui n'hésite pas à glisser la tête là où vous renâcleriez à mettre le pied. Le capitaine de la deuxième partie du mandat, qui débouchera sur le Mondial, n'est pas encore nommé. "Ce sera peut-être Dylan, ou un autre joueur s'il émerge ou que nous l'en jugeons capable", a déjà prévenu Jones.

Il n'y a guère que les Néo-Zélandais pour fanfaronner devant cette équipe anglaise qui fait peur à tout le monde. Les Blacks sont la seule nation majeure qui n'ait pas perdu contre l'Angleterre depuis l'arrivée d'Eddie Jones. Et pour cause : les deux équipes ne se sont pas encore affrontées. La rencontre est programmée pour l'automne 2018, pas avant.

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