L\'équipe de France brandit la Coupe du monde après sa victoire en finale contre le Brésil, le 12 juillet 1998, au Stade de France, à Saint-Denis.
L'équipe de France brandit la Coupe du monde après sa victoire en finale contre le Brésil, le 12 juillet 1998, au Stade de France, à Saint-Denis. (BEN RADFORD / GETTY IMAGES SPORT CLASSIC)

Comment les Bleus champions du monde continuent de se tirer dans les pattes

"Un bon soldat (...) pas très intelligent." C'est ainsi que Bernard Lama, gardien remplaçant des Bleus champions du monde de football en 1998, parle de son ancien coéquipier et titulaire du poste, Fabien Barthez, dans le magazine So Foot, en kiosque jeudi 2 mars. L'amabilité a fait réagir au-delà du cercle des fanatiques du foot des années 1990. Car "France 98" a depuis longtemps cessé d'être une simple équipe pour constituer un bien national, la-bande-de-potes-qui-a-gagné-la-Coupe-du-monde. Réduire cette belle histoire à une fable serait réducteur. Et pourtant...

Le déballage commence dix ans après le sacre

"Il y a prescription", se justifiait sur SFR Sport Franck Lebœuf à l'automne 2016, au moment de confier son ressentiment contre le sélectionneur Aimé Jacquet, coupable à ses yeux de l'avoir abandonné avant la finale France-Brésil. A l'époque, trois jours durant, la nation s'interroge pour savoir si la défense des Bleus tient la route sans Laurent Blanc, expulsé en demi-finale contre la Croatie et privé de France-Brésil. "J'avais dit à mon ex-femme : 'Si on perd, c'est tout pour ma gueule, on ne reviendra jamais vivre en France'", poursuit Franck Lebœuf, qui brise dix-huit ans de silence. Son accolade à Slaven Bilic, le défenseur croate qui a simulé avoir reçu une gifle, causant l'expulsion du "Président" (surnom de Laurent Blanc), a provoqué un malaise dans le groupe. Lebœuf n'y voit qu'un geste amical entre deux joueurs qui fréquentaient les pelouses du championnat anglais. Ses coéquipiers y voient autre chose. Le lendemain du match, plusieurs joueurs affichent, dans les couloirs de Clairefontaine, une publicité extraite de L'Equipe. Sur la page, un message "faites-le pour lui", au-dessus d'une photo de Blanc. Le tout, avec l'accord de celui qui se fendait d'une bise sur le crâne de Barthez avant le coup d'envoi de chaque match. Malaise.

On peut dater à 2008 le moment où le silence a laissé place aux piques et aux tacles. Jusque-là, la France se nourrissait de la belle histoire d'un groupe soudé qui avait renversé les montagnes et le Brésil de Ronaldo pour aller conquérir le Graal. Le documentaire Les yeux dans les Bleus de Stéphane Meunier ou les livres sortis peu après l'événement (l'autobiographie d'Aimé Jacquet, celle de Zidane confiée à l'écrivain Dan Franck) entretiennent la légende. Dix ans après le sacre mondial, Emmanuel Petit revient dans son livre A fleur de peau (éd. Prolongations, 2008), en quelques pages, sur sa relation avec Zidane. Glaciale. Et enterre le mythe de la bande de copains en une phrase : "Je n'ai pratiquement aucun contact avec la majeure partie des joueurs de l'équipe de France. Mes amis, je sais où ils sont." Faut-il s'étonner que l'association France 98 compte comme membres 21 des 22 champions du monde ? Zidane avait édicté une fatwa dans Le Parisien"Emmanuel Petit, je ne veux plus le voir."

Deschamps et les "tordus", Blanc face à Jacquet

France 98 ne constituait pas une bande, non. Un agglomérat de clans, oui. "Bien sûr, il y a eu des conflits et des tensions à l’époque, mais elles sont restées à l’intérieur du groupe", euphémise Noël Le Graët, devenu président de la Fédération française de football. La garde rapprochée de Zidane (Dugarry, Lizarazu, Blanc, Candela), les amis de Thierry Henry (Lama, Vieira, Thuram)... Ceux qui critiquaient sous cape le patron de l'équipe, Didier Deschamps, mais qui n'auraient jamais pu dire tout haut ce qu'ils pensaient tout bas. Ils finiront par avoir la peau du capitaine, qui lâche à Roger Lemerre, sur la pelouse de Rotterdam lors de la finale de l'Euro 2000 : "J'en ai marre, j'en ai vraiment marre." DD accuse sans les nommer plusieurs de ses coéquipiers de lui savonner la planche dans la presse, qui se délecte du débat sur l'âge du capitaine depuis plusieurs mois. Il n'en dira guère plus dans une interview à France Football, quelques semaines plus tard, après la victoire de la France, critiquant "les tordus (...) qui ne sont pas irréprochables, d'après ce que j'ai vu sur le terrain".

La solidarité a volé en éclats dès qu'il a fallu se disputer les places hors du terrain. "Notre génération fait peur, ou du moins dérange", grommelait Laurent Blanc, qui a vu le poste de sélectionneur lui filer sous le nez en 2004... à cause du forcing d'Aimé Jacquet en faveur de Raymond Domenech. Lequel a su jouer de la peur qu'inspirait le lobby des champions du monde pour conserver sa place après un Euro 2008 désastreux. Quand Laurent Blanc démissionne après deux ans de mandat, Noël Le Graët pousse Didier Deschamps à présenter sa candidature... et reçoit celle de Zinedine Zidane. "Il avait même déjà choisi ses adjoints, se souvient le président de la FFF dans Le Mondeet Lizarazu m’a appelé pour me dire que ce serait une très bonne idée." Deschamps aura cette phrase cruelle pour son prédécesseur et ex-coéquipier Laurent Blanc : "On ne partira pas en vacances ensemble." Faute d'atomes crochus plutôt qu'à cause d'une réelle inimitié, mais le mal est fait. 

"Le côté égoïste du foot"

Désaccordé, France 98 ? De lobby, le groupe des anciens champions du monde n'a eu que le nom. Bernard Lama a voulu créer un club de réflexion composé de ces illustres Bleus, mais s'est heurté sinon au scepticisme ambiant, au moins à la passivité de beaucoup. "C'est le côté égoïste du foot qui ressort", commentera-t-il après coup. Marcel Desailly avait ainsi refusé d'entrer à la FFF pour transmettre son immense expérience, sous prétexte que cela mettait en danger ses lucratifs contrats publicitaires, raconte le livre Champions du monde 98, secrets et pouvoir (éd. du Moment, 2014). France 98 demeure surtout un prétexte pour manger ensemble, et jouer au foot entre vétérans, même si, faute de combattants et à cause des agendas chargés des uns et des autres, l'équipe s'est ouverte à d'autres internationaux... qui ne sont pas champions du monde.

France 98 à Paris ! Dinner with great friends and players in Paris! ZZ.

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"La fameuse équipe black-blanc-beur de 1998 était moins unie qu’on l’a raconté", résume Dominique Séverac, auteur de La face cachée des Bleus (éd. Mazarine-Fayard, 2016). Est-ce si grave, quand on connaît les guéguerres intestines qui ont pourri l'ambiance au sein d'autres équipes championnes du monde (l'Allemagne 1990, par exemple) ? Il faut croire que oui, dans l'Hexagone, où on aime par-dessus tout les belles histoires de bandes de copains qui déjouent les pronostics. 

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