Chris Froome, entouré de ses équipiers, lors de la 9e étape du Tour 2017 entre Nantua et Chambéry, le 9 juillet 2017.
Chris Froome, entouré de ses équipiers, lors de la 9e étape du Tour 2017 entre Nantua et Chambéry, le 9 juillet 2017. (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

Tour de France : d'où vient la règle qui interdit d'attaquer lors d'un incident mécanique ?

La bourrade n'est pas passée inaperçue. Chris Froome est allé caresser les côtes de Fabio Aru dans l'ascension du mont du Chat, dimanche 9 juillet. La raison ? L'Italien a placé une accélération quand le maillot jaune a levé la main pour signaler un souci sur son vélo. Fabio Aru assure ne pas avoir vu son adversaire. Le triple vainqueur a, lui, observé un silence embarrassé sur la question en conférence de presse. Franceinfo s'est penché sur l'origine de cette règle qui veut qu'on n'attaque pas un rival après un incident mécanique.

  
   (FRANCE 2)

"On attaquait sans se poser de question"

La légende veut que cette règle appartienne au code d'honneur du peloton. Sur le papier, c'est simple : il est interdit d'attaquer pendant un ravitaillement, une pause pipi ou un incident technique. Sur le bitume, c'est plus fluctuant. Eddy Merckx ou Fausto Coppi ont déjà profité des pneus à plat de leurs rivaux (lien en anglais) pour gonfler leur avance au classement général. En 1949, Fausto Coppi profite de l'arrêt de Gino Bartali, qui se restaure pendant que ses mécanos changent un boyau sur son vélo, pour placer une attaque. Même stratégie pour Eddy Merckx en 1974, quand son directeur sportif lui apprend que son principal rival Gerben Karstens est victime d'une crevaison. Les deux finiront en jaune à Paris. Qui a dit que le crime ne paie pas ? 

"A mon époque, quand les autres rencontraient des problèmes mécaniques, on les attaquait sans se poser de question", se souvient Laurent Fignon, double vainqueur du Tour. Le malheureux Jean-François Bernard en sait quelque chose. Maillot jaune surprise après sa victoire au sommet du Ventoux lors du Tour 1987, il est victime d'une crevaison lors de l'étape suivante sur la route de Villars-de-Lans. Règlement de comptes entre équipes françaises ? Les Système U de Charly Mottet l'attaquent juste après, non sans avoir prévenu les formations de Stephen Roche et de Pedro Delgado, candidats à la victoire finale, pour éliminer le gêneur. "Un gros traquenard", résume Bernard à Eurosport, finalement 3e sur les Champs-Elysées.

Jean-François Bernard lors de l\'étape du mont Ventoux, le 19 juillet 1987.
Jean-François Bernard lors de l'étape du mont Ventoux, le 19 juillet 1987. (PASCAL PAVANI / AFP)

La jurisprudence Armstrong-Ullrich

De quand date le basculement vers un cyclisme chevaleresque où on n'attaque pas un homme à terre ? En 1990, des voix discordantes se font entendre quand l'équipe Carrera de Claudio Chiappucci profite d'une crevaison de Greg LeMond pour accélérer lors d'une étape particulièrement vallonnée. La fin justifie les moyens ? Pas pour Erik Breukink, dans le coup pour la victoire finale cette année-là : "Je n'aurais pas aimé gagner le Tour de cette façon, affirme-t-il à Cycling Weekly (lien en anglais). Bien sûr, il n'était pas question d'attendre LeMond. Nous avons suivi le mouvement au sein du groupe Chiappucci, mais nous n'avons pas contribué à son attaque."

En 1998, Jan Ullrich perd le Tour de France en crevant au pied d'un col et en regardant de loin Marco Pantani lancer une offensive. Dernier cas d'une attaque sur crevaison qui n'a pas fait pousser de hauts cris aux observateurs. "Je ne sais pas quand tout a basculé, commentait Phil Ligett, la voix du cyclisme aux Etats-Unis, interrogé par le Los Angeles Times en 2003 (lien en anglais). Ce code non-écrit s'est imposé progressivement. Maintenant, tout le monde le respecte." Jan Ullrich tombe dans un ravin en 2001 ? Lance Armstrong fait attendre le peloton. L'Américain déchausse à cause du sac d'un spectateur sur les pentes de Luz-Ardiden ? L'Allemand patiente en tête de course. Condamné (pour la cinquième fois) à la seconde marche du podium, Jan Ullrich joue la carte chevaleresque : "Si j'avais gagné la course en profitant de la malchance d'un autre, alors ça ne valait pas le coup de gagner cette course." Sur le coup, Lance Armstrong se sent blessé dans son amour-propre : "J'ai vu les images, je ne suis pas convaincu que Jan Ullrich m'attendait, réagit-il dans le New York Times (lien en anglais). Ça fait une belle histoire à raconter, mais je n'en suis pas convaincu."

Lance Armstrong, maillot jaune du Tour, chute lors de la 15e étape entre Bagnères-de-Bigorre et Luz-Ardiden, le 21 juillet 2003.
Lance Armstrong, maillot jaune du Tour, chute lors de la 15e étape entre Bagnères-de-Bigorre et Luz-Ardiden, le 21 juillet 2003. (BERNARD PAPON / AFP)

Le double incident de 2001 fait jurisprudence. On jette des clous sur la route du Tour en 2012 ? Bradley Wiggins fait ralentir le peloton et y gagne le surnom de "Gentleman" (lien en anglais). Aurait-il fait neutraliser la course si Cadel Evans, son principal rival au classement général, était passé entre les gouttes ? Pas sûr. Selon qu'on est leader ou simple gregario, la règle diffère. Alex Sans Vega, directeur sportif de l'équipe Dimension Data, fait également un distingo selon le type d'incidents : "Quand le maillot jaune chute, on doit attendre, détaille-t-il au site Cyclist. Les crevaisons, c'est autre chose. Ça peut être la faute des pneus utilisés par l'équipe, d'une trop forte pression. Et il y a tout simplement des coureurs qui crèvent plus que d'autres, car ils ne regardent pas la route."

Chris Froome respecte la "tradition"

La règle tacite est forcément sujette à interprétation. Andy Schleck perd le Tour de France sur un saut de chaîne dans le col de Balès, dans les Pyrénées, en 2010. Alberto Contador, qui a placé une attaque, s'offre une victoire à la Pyrrhus et ramène le maillot jaune à Paris (il a été déclassé en 2012 pour dopage). A première vue, scandale, non-respect du code d'honneur, crime de lèse-majesté. Quand on y réfléchit, c'est aussi la faute du Luxembourgeois, qui aurait pu installer un garde-chaîne de 50 grammes sur sa machine. Ou ne pas commettre l'erreur de changer de vitesse à un moment où ça ne semblait pas particulièrement nécessaire. "Je me doutais qu'il y aurait polémique, constate Alberto Contador, fataliste. Ce sont les circonstances de course."

Chris Froome a été le premier à rappeler cette "tradition" : avant de tancer Aru sur les pentes du mont du Chat, dimanche, il a sermonné Vincenzo Nibali, coupable de l'avoir attaqué alors qu'"un morceau de bitume s'était coincé dans [s]a roue" lors du Giro 2015. "On ne fait pas ça au leader", avait grincé le Britannique. Une réflexion qui a dû rester en travers de la gorge du Transalpin : quand il est tombé, quelques étapes auparavant, personne ne l'a attendu. A croire que cette règle s'applique différemment selon les coureurs. Cette année encore, sur le Giro, Tom Dumoulin, longtemps maillot rose, avait demandé au peloton d'attendre quand Nairo Quintana, outsider pour la victoire, avait fait plus ample connaissance avec un fossé. Trois jours après, aucun de ses rivaux ne levait le petit doigt pour lui alors que, malade, il devait se soulager dans un fossé, remarque Cyclingtips. A l'arrivée, le coureur pestait : "Je suis vraiment déçu par ce qui s'est passé", avant de mettre de l'eau dans son vin sur Twitter. Pour ne pas s'aliéner le peloton pour de bon ?

Vous l'aurez compris, cette règle chevaleresque d'attendre l'homme à terre est à géométrie variable. "C'est très simple, ironise ESPN. Vous êtes toujours libre d'attaquer, sauf quand vous n'avez pas le droit."