Une voiture stationne sur une piste cyclable à Paris, en 2013.
Une voiture stationne sur une piste cyclable à Paris, en 2013. (JPDN/SIPA)

Accidents, insultes, agressions... Le quotidien sous tension des cyclistes en ville

"Le partage mutuel de la route." Face aux risques quotidiens qui pèsent sur eux, les cyclistes se mobilisent pour faire valoir leur place. Vidéos dénonçant les comportements dangereux de certains "motorisés" ou stickers "GCUM", pour "Garé comme une merde", se multiplient ainsi sur les réseaux sociaux. Samedi 17 juin, plusieurs centaines de cyclistes se sont rassemblés avec leur sonnette place de la Bastille à Paris et devant une dizaine de préfectures, pour "faire retentir l’appel au respect des règles élémentaires de sécurité routière et à la bienveillance". Parmi eux, de nombreux "vélotafeurs" dont la bicyclette est le moyen de transport principal, notamment pour aller au travail. Franceinfo est allé à leur rencontre.

Des caméras fixées sur les vélos

Pas besoin de faire 30 kilomètres par jour pour se rendre compte de leurs difficultés. Beaucoup d'entre eux ont choisi d'installer une caméra sur leur casque ou leur vélo pour partager sur internet les altercations ou situations dangereuses qu'ils rencontrent au quotidien. 

Parmi eux, les chaînes YouTube de Cinquante euros ou Bilook le cycliste ainsi que les comptes Twitter de nombreux cyclistes comme Edgar, Le vélo n'existe pas ou encore Cycliste urbain. Interrogés par franceinfo, tous expliquent s'être munis d'une caméra pour témoigner des comportements de certains "motorisés". Il n'a pas fallu plus de deux mois à Corentin, un ingénieur rennais de 37 ans, pour s'équiper : "Mon vélo est passé sous un bus... le coup de l'angle mort. Je me suis dit : 'Il se passe tellement de choses sur la route, il faut montrer tout ça'." 

Si ces "vélotafeurs" refusent de faire des généralités, tous témoignent de la fréquence des situations dangereuses. "Je n'ai jamais eu d'accident grave, mais j'ai connu des incidents de tout type, raconte à franceinfo François, qui a vendu sa voiture il y a dix ans et estime rouler 10 000 km par an. Ils ont souvent lieu avec des usagers non-formés au Code de la route, comme les deux-roues motorisés qui utilisent les pistes cyclables."

Le nombre de fois où on se fait frôler... C'est criminel, pour le coup.

Bilook le cycliste

à franceinfo

Des accidents et parfois des agressions

"On a l'impression d'être invisibles, se désespère Edgar, "vélotafeur" depuis plus de dix ans. En France, on pense que les vélos ne sont pas des véhicules. Il suffit d'aller sur le boncoin pour s'en rendre compte : les vélos ne sont pas rangés dans la catégorie "véhicules", contrairement aux bateaux." Le fameux site de petites annonces les range effectivement dans la case "loisirs", ce qui l'énerve particulièrement : "Mais moi, c'est mon moyen de transport ! Je fais mes courses à vélo... On me dit que c'est un truc de bobo qui veut casser la voiture. Mais je suis un gars de banlieue." Habitant à Créteil (Val-de-Marne), il fait tous les jours le trajet de chez lui jusqu'à la place de la République à Paris.

Je ne fais pas du vélo par souci d'écologie : c'est du pragmatisme ! En voiture, je mets une heure, à vélo ça me prend trente minutes.

Bilook le cycliste

à franceinfo

Et quand ils ne sont pas invisibles aux yeux des conducteurs de véhicules motorisés, ils sont parfois la cible de leur colère, voire d'agressions. Très actif sur Twitter, Cinquante euros a été victime d'une agression physique de la part d'un automobiliste qui avait failli le renverser.

Des gens qui me poussent ou qui m'insultent, ça arrive au moins une fois par mois.

François, "vélotafeur"

à franceinfo

"Les cyclistes ont une image assez déplorable, regrette Corentin. Les automobilistes nous sortent tout le temps qu'on l'a bien cherché car on grille tous les feux rouges. Mais même si tout le monde n'est pas irréprochable, ça me semble assez injuste car cela légitime des comportements qui peuvent être très dangereux."

Contacté par franceinfo, Pierre Chasseray, délégué général de l'association 40 millions d'automobilistes, a sa petite idée sur les raisons de cette défiance entre cyclistes et automobilistes : "C'est très tendance, le vélo, c'est écolo, mais pour une écrasante majorité des gens, c'est un loisir. Le vélo est un loisir pour presque tout le monde et seulement une petite minorité l'utilise comme un moyen de transport. Donc forcément, quand c'est une minorité, ça crée un clivage. Ces cyclistes-là n'acceptent pas les autres usagers de la route et c'est ça le problème." Néanmoins, il assure entendre les revendications des usagers et souhaite créer une "charte de la route" en accord avec les collectifs de "vélotafeurs", dans laquelle serait définie "la place de chacun". Selon lui, le problème relève de la communication car les cyclistes le voient "comme le diable" alors qu'il faudrait "de la tolérance des deux côtés". "Moi, je suis tout à fait ouvert s'ils m'appellent et me demandent que l'on travaille ensemble. Je n'attends que ça", conclut-il.

Stickers, dégonflage de roues...

Pour faire entendre leur cause, certains "militants" ont décidé d'agir en dehors des cadres associatifs. Ils mettent en place des stratégies collectives pour tenter de sensibiliser les automobilistes et les conducteurs de deux-roues dont ils jugent le comportement dangereux.

Sur les réseaux sociaux, l'acronyme "GCUM" (pour "Garé comme une merde") leur permet de se réunir et de partager les images de stationnements abusifs qu'ils rencontrent. Toutes les personnes interrogées par franceinfo reconnaissent avoir recours aux stickers ou aux vignettes (portant des slogans tels que "Je me gare où je veux et je vous emmerde") qu'ils collent sur les véhicules garés sur les pistes cyclables, les passages piétons ou encore sur les "sas vélos", cet espace délimité sur la chaussée qui permet aux cyclistes de se positionner devant les voitures au feu rouge.

"Certains utilisent aussi des bouchons, imprimés en 3D, pour dégonfler les pneus des voitures mal garées, informe Laure, "vélotafeuse" depuis un an et demi. Ils ne sont pas illégaux car il n'y a pas de dégradation." Cette fonctionnaire de 27 ans, vivant dans les Yvelines, n'hésite pas non plus à interpeller directement les villes et les élus pour les informer des défauts d'infrastructures. D'autres ciblent directement les entreprises, comme Sylvain qui, après avoir été menacé par le salarié d'une entreprise dont les véhicules étaient mal garés, a obtenu de la firme qu'elle s'engage à ne plus recommencer. Ou comme cet internaute, qui cible directement le chauffeur de cette entreprise de livraison.

Ces initiatives individuelles pourraient-elle se fondre dans un mouvement plus large ? C'est l'ambition de "Mon vélo est une vie", qui a appelé à la mobilisation place de la Bastille samedi 17 juin. Teodoro Bartuccio, membre du collectif à l'initiative de l'appel. L'ambition de ce mouvement – créé après la mort d'un cycliste renversé par un camion à la fin du mois de mai –est de donner des pistes au gouvernement pour réfléchir à la place du vélo sur les routes. Ses membres souhaitent remettre une lettre ouverte au président de la République, avec cinq demandes axées sur la pédagogie auprès des automobilistes. "On attend de voir comment ça se passe, explique-t-il à franceinfo. Mais si nous n'obtenons pas gain de cause, nous poursuivrons le mouvement."