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RECIT. Meurtre de Sarah Halimi : autopsie d’un fait divers devenu affaire d’Etat

Il est autour de 4h45, ce mardi 4 avril, quand Nicolas* se réveille. Un bruit l’a sorti de son sommeil. "Une espèce de chien qui pleure ou un bébé." Le quarantenaire se rendort puis rouvre à nouveau les yeux. Cette fois, il en est sûr, c’est un bébé qui pleure. Les gémissements se font plus forts. Il se rapproche de la fenêtre de son appartement et aperçoit une silhouette sur un balcon du bâtiment en face, au 3e étage.

Nicolas a une vue plongeante sur la scène. Dans l’obscurité, il distingue peu à peu ce qui est en train de se dérouler sous ses yeux : un homme cogne sur "une femme d’un certain âge", au sol, en scandant "Allah Akbar", "Que Dieu me soit témoin". Les coups pleuvent, avec un "acharnement bestial".

Les lumières des appartements voisins s’allument, des voix s’élèvent pour crier "appelez la police !". Les pleurs se sont tus sur le balcon. L’homme saisit le corps inerte et le fait basculer par-dessus la balustrade, en hurlant : "Il y a une femme, elle va se suicider !"

En racontant cette scène aux policiers, Nicolas se met à pleurer. Et demande un soutien psychologique. Cette nuit-là, il a assisté au meurtre de Sarah Halimi, une retraitée de 65 ans de confession juive, par Kobili T., un Français de 27 ans d’origine malienne, de culture musulmane. La victime et son bourreau étaient voisins. Ils vivaient tous deux au 30, rue de Vaucouleurs, dans le 11e arrondissement de Paris.

Trois mois et demi après, ce fait divers reste inqualifiable, à maints égards. Le crime est odieux mais le mobile et la personnalité de son auteur demeurent mystérieux pour la justice, qui n’a pas retenu le caractère antisémite de l’homicide. Voici comment ce dossier criminel, passé presque inaperçu pendant la campagne présidentielle, est devenu une affaire d'Etat.

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Un voisin devenu inquiétant

Les policiers de la BAC effectuent leur patrouille habituelle, ce lundi 3 avril, dans le quartier Couronnes à Paris. Il est 5h15 quand ils voient un homme au comportement suspect dans la rue Jean-Pierre-Timbaud. Il court et jette fréquemment des coups d’œil en arrière, comme s’il était poursuivi. C’est Kobili T., "Bébé" pour ses proches. Le jeune homme court et refuse d’abord de s’arrêter malgré les injonctions des forces de l’ordre. Finalement intercepté, il est ensuite relâché.

Les heures précédant l’homicide de Sarah Halimi, son meurtrier présumé a multiplié les signes inquiétants. Selon sa famille, il n’était "pas dans son état normal" les quelques jours avant le drame. "Depuis ce week-end, Kobili disait 'sheitan' ["démon" en arabe] tout le temps, il voyait le diable partout", se souvient l’une de ses sœurs auprès des enquêteurs. Le dimanche soir, il est "très agité, parle tout seul et marche dans l’appartement familial en permanence".

L\'entrée du 30, rue de Vaucouleurs, à Paris, où vivaient Sarah Halimi et son meurtrier présumé.
L'entrée du 30, rue de Vaucouleurs, à Paris, où vivaient Sarah Halimi et son meurtrier présumé. (CATHERINE FOURNIER / FRANCEINFO)

Le lendemain matin, Kobili T. prononce soudainement "Subhan Allah" (une formule pour saluer la grandeur de Dieu) au petit-déjeuner et congédie l'auxiliaire médicale d’une autre de ses sœurs, handicapée, au motif que celle-ci n'est "pas musulmane". Il l’accuse de "sorcellerie" et la poursuit jusque dans la rue. Il dira plus tard à la juge, lors de son interrogatoire de première comparution du 10 juillet, qu’il avait "peur qu’elle fasse du mal" à sa famille.

La sœur de Kobili T. est "inquiète" pour son frère ce matin-là.

Il disait qu’il allait tout régler aujourd’hui, que c’est [son] beau-père qui l’avait marabouté et que c’était pour ça qu’il n’avançait pas dans la vie et qu’il était bloqué.

La sœur de Kobili T. aux enquêteurs.

Dans la famille T., les croyances liées à l’ensorcellement sont répandues. La mère pense que son fils est possédé, les sœurs consultent des voyants et sont persuadées que leur frère a été "marabouté", tout comme son aîné quelques années plutôt, renvoyé au bled car il présentait les mêmes troubles.

Après avoir perdu il y a quelques années un petit frère âgé de six ans, Kobili T. est désormais le seul garçon de la famille, composée de trois filles. Né à Paris de parents d’origine malienne, il a vécu une enfance chaotique. "Un peu bagarreur", selon sa mère, il est passé "d’internat en internat" après la mort de son père, quand il avait huit ans.

Il arrête les études à 16 ans et tombe rapidement dans la délinquance. Sur son casier judiciaire, figurent six condamnations pour violences, quatre pour vol, huit pour usage ou trafic de stupéfiants, deux pour outrage, une pour port d’arme de catégorie 6 et plus de trente pages de mains courantes. Pendant ce parcours carcéral, aucun trouble psychique particulier n’est détecté. Selon sa sœur, "il n’a jamais vu de psychiatre depuis qu’il est adulte".

Depuis sa dernière sortie de prison en 2015, Kobili T. ne travaille pas. Il "passe ses journées dehors à ne rien faire", déplore sa mère, et rentre dormir de temps à autre dans l’appartement au deuxième étage du 30, rue de Vaucouleurs, où il n’a plus de chambre. Ses affaires traînent dans le couloir et il dort dans le canapé du salon. Il s’entend mal avec son beau-père, qui a pris "la place de son père décédé". Mais selon son entourage, famille, voisins et amis, Kobili T. sait se montrer serviable et gentil. "A la maison, il est protecteur vis-à-vis de sa famille, il aide un peu à faire les tâches ménagères", déclare sa mère aux enquêteurs. Il a une fiancée au Mali. Puis le vent tourne brutalement.

Il a changé dans la nuit de dimanche à lundi. Son comportement montrait qu’il n’était pas lui-même, qu’il était possédé.

La mère de Kobili T. aux enquêteurs

Sa mère l’envoie prier à la mosquée du coin, connue pour les prêches radicaux de son ancien imam. Djellaba et tapis de prière sous le bras, il s’y rend avec son meilleur ami, K., et y passe l’après-midi.

Kobili T. et son ami dînent dans une sandwicherie puis traînent dans le quartier avec d’autres copains. Ils remontent chez K. vers 1h30, fument un peu de cannabis et s’endorment en regardant un film. Devant la juge, Kobili T. s’est souvenu qu’il s’agissait de The Punisher, l’histoire d’un personnage de Marvel qui incarne la vengeance. Il dit aussi avoir fumé "une dizaine ou une quinzaine de joints" en tout ce jour-là.

Vers 3h30, Kobili T. réveille son ami. "Il était effrayant, pieds nus, tendu, avec un drôle de regard", décrit K. aux enquêteurs. Il quitte l’appartement précipitamment, en "bas de pyjama", et s’enfuit dans la nuit.

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Un meurtre sous les yeux des voisins

Kobili T. ressurgit quelques mètres plus loin, devant la porte de ses voisins, la famille D., au 3e étage du 26, rue de Vaucouleurs. Il sonne de façon insistante. Le père finit par lui ouvrir. Kobili T. entre pieds nus, ses baskets à la main et ses affaires sous le bras. "Sans donner aucune explication", il demande à rester dans l’appartement. Le père de famille refuse. Kobili T. insiste, et la situation s’envenime. "A ce moment-là, Kobili a changé de comportement et est devenu très énervé", se souvient la mère D.. Se saisissant des clefs, l’intrus ferme la porte. "Ça va être la mort", lance-t-il.

Effrayés, le couple D. et leurs enfants se réfugient dans la chambre parentale, bloquent la porte avec un meuble et appellent la police. Il est 4h25. Kobili T. reste seul à prier dans le salon pendant "vingt minutes, une demi-heure", récitant des sourates du Coran. Il enfile un jean. Puis sa voix s’éloigne. Il enjambe le balcon pour passer dans l’appartement voisin. "Je ne sais pas pourquoi, je ne me sentais pas en sécurité chez les D.", dira-t-il à la juge.

Lucie Attal, plus connue sous le nom de Sarah Halimi, est réveillée par le bruit. Cette retraitée de 65 ans, ancienne directrice de crèche, vit seule depuis son divorce. Kobili T. la connaît bien, elle habite dans l’appartement juste au-dessus du sien "depuis plus de dix ans". "Je ne savais pas chez qui j’allais atterrir, assure-t-il à la juge. C’est quand j’ai marché dans l’appartement. J’ai vu une Torah."

L\'interphone de la résidence où vivait Sarah Halimi, rue de Vaucouleurs, dans le 11e arrondissement de Paris.
L'interphone de la résidence où vivait Sarah Halimi, rue de Vaucouleurs, dans le 11e arrondissement de Paris. (CATHERINE FOURNIER / FRANCEINFO)

Sarah Halimi est de confession juive. Kobili T. le sait puisqu’elle a "la tenue pour aller à la synagogue" et ses enfants ont "la kippa" quand ils viennent la voir. En chemise de nuit et robe de chambre, elle tombe nez à nez avec l’intrus. "Je lui ai dit 'appelez la police, on va se faire agresser'", raconte l’intéressé. Sarah Halimi n’en aura pas le temps. Kobili T. se met à la frapper avec le téléphone. Puis avec ses poings. "Je paniquais", dit-il encore.

La suite est décrite par les voisins, dont les lumières s’allument une à une dans la résidence.

J’ai pensé à une scène de ménage. Les bruits me faisaient penser à quelqu’un qui était frappé et à des objets qui tombaient sur le sol.

Un voisin, aux enquêteurs

La scène de violence se déporte sur le balcon. "Ça va aller madame, j’ai appelé la police", lance une voisine à Sarah Halimi. En vain. "L’ensemble a duré entre quinze et vingt minutes, je pense, c’était très long", se remémore péniblement Nicolas. Plusieurs témoins rapportent avoir entendu des insultes et des sortes d’incantations, en arabe et en français, couvrant le bruit des coups et des cris de la victime. "Tu vas payer", "c’est pour venger mon frère", "espèce de pute", "Allah Akbar", "que Dieu me soit témoin", hurle Kobili T. Lui ne s’en souvient pas. Il oublie également avoir crié "elle va se suicider, elle va se suicider" puis "j’ai tué le sheitan".

Il se rappelle en revanche l’avoir "soulevée et jetée" par-dessus le balcon.

Le numéro 26 de la rue de Vaucouleurs, dans le 11e arrondissement de Paris, où le meurtrier présumé de Sarah Halimi a séquestré la famille D..
Le numéro 26 de la rue de Vaucouleurs, dans le 11e arrondissement de Paris, où le meurtrier présumé de Sarah Halimi a séquestré la famille D.. (CATHERINE FOURNIER / FRANCEINFO)

Une certaine confusion entoure l’intervention des policiers entre le premier appel reçu à 4h25 et la constatation du décès à 5h10. Arrivés devant la porte de l’appartement de la famille D., les forces de l’ordre, qui méconnaissent la configuration de la résidence, sont loin d’imaginer qu’ils vont avoir affaire à deux événements distincts : la séquestration de famille D., au numéro 26, puis l’agression mortelle de Sarah Halimi, au numéro 30.

Ils pensent être confrontés à une scène de violences conjugales. Puis, au seuil de l’appartement de la famille D., des prières en arabe leur parviennent derrière l’épaisseur de la porte. Craignant qu’elles ne soient prononcées par un jihadiste, les premiers policiers décident, par mesure de "sécurité", de s’armer et d’appeler des renforts.

Il faudra près d’une heure pour que les secours pénètrent dans la cour où Sarah Halimi est retrouvée morte, le visage méconnaissable, le corps disloqué. Même après la défenestration, les équipes en présence ne savent pas exactement de quoi il s’agit. "Si les policiers étaient intervenus immédiatement comme ils se devaient de le faire, madame Halimi serait en vie aujourd’hui", estime Jean-Alexandre Buchinger, l’avocat des enfants de la victime lors d’une conférence de presse, le 18 juillet. Une plainte a été déposée par un membre de la famille contre la police pour non assistance à personne en danger.

Depuis le balcon, Kobili T. hurle qu’il va "sauter" et jette des objets trouvés dans l'appartement. Il finit par être arrêté dans l’appartement de la famille D., dans lequel il est retourné, en repassant par le balcon. Plutôt calme lors de l’interpellation, il se montre agité pendant la garde à vue. Selon les rapports de police, il crache et menace de mort les policiers, qui doivent le ceinturer pour le maîtriser. A 13 heures, le diagnostic du psychiatre tombe : "troubles mentaux manifestes", incompatibles avec la garde à vue. Kobili T. est interné dans un hôpital psychiatrique de la région parisienne.

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Une affaire inqualifiable ?

Trois mois et demi plus tard, le 16 juillet, le président français Emmanuel Macron et Benyamin Nétanyahou posent, côte à côte, devant un parterre de personnalités de la communauté juive. Un chapiteau a été installé devant le monument de la place des Martyrs du Vélodrome d’Hiver à Paris. C’est la première fois qu’un Premier ministre israélien assiste à la commémoration de l'arrestation de plus de 13 000 juifs en 1942. L’ambiance est chaleureuse et solennelle.

A la tribune, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) évoque alors l’affaire Sarah Halimi.

Monsieur le président de la République, il est essentiel que le caractère antisémite de ce meurtre soit inscrit au dossier, pour que le procès à venir soit aussi celui de l'antisémitisme qui tue aujourd'hui en France.

Francis Kalifat, président du Crif

Le président du Crif s’attendait-il à recevoir une réponse immédiate du chef de l’Etat ? C’est en tout cas chose faite, quelques minutes plus tard, lorsqu’Emmanuel Macron lui emboîte le pas et appelle la justice à "faire désormais toute la clarté sur la mort de Sarah Halimi".

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Prononcés sur la place des Martyrs, ces quelques mots du président de la République sonnent comme une vraie victoire pour les représentants de la communauté juive, et comme le point d’orgue d’une montée en puissance médiatique de "l’affaire Sarah Halimi". Filmé par les caméras du monde entier, relayé, analysé, disséqué, le discours d’Emmanuel Macron donne enfin à l’affaire la résonance que les parties civiles réclamaient.

Car début avril, dans les jours qui suivent la mort de la retraitée juive, l’information ne fait pas les gros titres dans la presse généraliste, alors que les réseaux sociaux et les sites communautaires juifs la relaient largement. La marche blanche organisée le 9 avril à Paris en hommage à Sarah Halimi attire cependant l’attention des médias.

Des centaines de personnes sont rassemblées à Paris, le 9 avril 2017, pour rendre hommage à Sarah Halimi.
Des centaines de personnes sont rassemblées à Paris, le 9 avril 2017, pour rendre hommage à Sarah Halimi. (CITIZENSIDE / ALPHACIT NEWCIT)

Mais à moins de trois semaines du premier tour de l’élection présidentielle, la campagne "bat son plein", et les faits divers sont noyés dans l’actualité politique, comme le pointe le site BuzzFeed, qui a retracé l’historique de l’écho médiatique de l’affaire Halimi. Même si François Molins, le procureur de la République de l’époque, reçoit dès le 5 avril les autorités de la communauté juive de France, "les juifs se retrouvent pour ainsi dire seuls avec une peur, dont ils ne peuvent douter, mais dont il n’est pas sûr qu’elle soit avérée", analyse Claude Askolovitch sur Slate.fr, dès le 7 avril.

Faute de nouveaux éléments, ce silence médiatique dure jusqu’à la mi-mai. Et achève d’irriter les représentants de la communauté juive, qui s’insurge que la justice ne retienne pas, pour l’instant, le caractère antisémite du crime comme circonstance aggravante du meurtre. Le 14 avril, une enquête est ouverte pour "séquestration" de la famille D. et "homicide volontaire" de Sarah Halimi. Vigilant, le Consistoire central israélite de France, qui s’est porté partie civile, met en garde contre tout "déni de réalité".

"Il faut nommer les choses. Ce drame est un assassinat antisémite !", clament les avocats de la famille de Sarah Halimi, le 22 mai, lors d’une conférence de presse. Plusieurs enquêtes journalistiques sont alors publiées dans les jours qui suivent par Le Monde, Le Point, L’Express et Marianne.

Deux mois après les faits, les intellectuels s’emparent à leur tour de la polémique, et le fait divers devient un véritable objet de débat public. Le 1er juin, Le Figaro publie un appel d'intellectuels, qui plaident pour "que la vérité soit dite sur le meurtre de Sarah Halimi". La tribune est notamment signée par Elisabeth Badinter, Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut…

Le 9 juin, c’est au tour de l’hebdomadaire Le Point de relayer une vidéo du philosophe Michel Onfray qui dénonce la couverture médiatique de l’affaire.

Sarah Halimi a été tuée deux fois.

Michel Onfray

Les parties civiles ne relâchent pas la pression. Une nouvelle conférence de presse est organisée le 4 juillet, en présence de Meyer Habib, député franco-israélien de la 8e circonscription des Français de l’étranger. Ce dernier dénonce une "'psychiatrisation' de ce barbare islamiste sans doute commode en période électorale".

La procédure, elle, suit son cours. Le 10 juillet, Kobili T. est entendu lors d’un interrogatoire de première comparution. La juge d’instruction n’a pas attendu le résultat de l’expertise psychiatrique, confiée au docteur Daniel Zagury, pour se rendre à l’unité pour malades difficiles de Villejuif, où le suspect a été transféré. Lors de cette audition, Kobili T. est sous Risperdal et Tercian, deux puissants neuroleptiques, prescrits notamment comme antipsychotiques. "Il était un peu ralenti, le visage marqué, mais ses propos étaient cohérents", rapporte à franceinfo son avocat Thomas Bidnic.

Le jeune homme reconnaît avoir tué Sarah Halimi en sachant qu’elle était juive mais pas pour cette raison précisément. Il ne s’explique pas les faits, si ce n’est qu’il se sentait depuis la veille "oppressé par une force extérieure, une force démoniaque".

Cela aurait pu tomber sur n’importe qui.

Kobili T., aux enquêteurs

A l’issue de cet interrogatoire, Kobili T. est mis en examen pour les mêmes chefs que l’enquête préliminaire : "séquestration" sur la famille D. et "homicide volontaire" sur Sarah Halimi. Aucune circonstance aggravante n’est retenue, au grand dam des parties civiles, qui réclament une extension des chefs d’accusation pour retenir la préméditation, la séquestration de Sarah Halimi, les actes de torture et de barbarie et le caractère antisémite du crime.

Sollicité par franceinfo, le parquet de Paris souligne que la justice n’a pas pour habitude de ne pas retenir des circonstances aggravantes quand elle peut le faire. "Si le caractère antisémite s’impose, il sera retenu en cours d’instruction. En l'état, les éléments objectifs ne permettent pas de le démontrer", ajoute le parquet, précisant que des expertises techniques, sur le portable et la tablette utilisés par Kobili T. notamment, et de nouvelles auditions sont en cours.

L’enquête n’a, par exemple, pas permis d’étayer pour l’instant les rumeurs sur des insultes antisémites dont Sarah Halimi aurait été victime de la part de Kobili T. et de sa famille avant les faits. Dans le dossier, cet élément se résume pour l'instant à la déclaration d'une connaissance de la victime, qui rapporte elle-même les propos du gendre de Sarah Halimi : "J'ai entendu, à la suite de ce qui s'est passé, qu'elle et sa famille avaient été agressées verbalement et physiquement par l'intéressé et sa sœur." Une accusation démentie par Kobili T. et sa sœur.

Il n’empêche. Dans une tribune publiée le 12 juillet sur Facebook, le dessinateur Joann Sfar relaie cet élément : "Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas [pour qualifier le crime d'antisémite], il faut faire quoi ?"

La réponse à cette question appartient à la justice, semble lui répondre Emmanuel Macron deux jours plus tard, lors de la commémoration de la rafle du Vel' d’Hiv. Toute intervention élyséenne dans une procédure judiciaire est généralement peu appréciée des magistrats. Pour les parties civiles, l’intérêt que leur témoigne le chef de l’Etat est plus que symbolique. Fortes de ce soutien, elles organisent une nouvelle conférence de presse le 18 juillet.

Lorsqu’en dépit de l’évidence d’une accumulation de faits incontestables, la justice refuse de retenir la qualification d’assassinat à caractère antisémite dans l’affaire Halimi, la prise de position courageuse et spontanée du président de la République, lors de la commémoration de la Rafle du Vel' d’Hiv, prend tout son sens.

Jean-Alex Buchinger, avocat des enfants de Sarah Halimi

Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France, s\'adresse aux journalistes lors d\'une conférence de presse sur l\'affaire Sarah Halimi, le 18 juillet 2017.
Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France, s'adresse aux journalistes lors d'une conférence de presse sur l'affaire Sarah Halimi, le 18 juillet 2017. (LAURA WELFRINGER / FRANCEINFO)

"Dès le début, la première réaction a été de dire 'ce n'est pas un acte antisémite, c'est un déséquilibré'", ajoute Joël Mergui, le président du Consistoire central israélite de France. "L'abolition du discernement n'exclut en aucun cas l'antisémitisme. On peut être antisémite et fou", observe pour sa part l'avocat de Kobili T., Thomas Bidnic.

L’expertise psychiatrique, attendue pour la fin août, éclairera sans doute d’un jour nouveau la personnalité trouble de Kobili T.. Les conclusions du rapport seront, à n’en pas douter, particulièrement observées par les autorités. Tout comme la suite de la procédure, dans ce dossier devenu encore plus brûlant.

* Pour préserver l’anonymat du témoin, le prénom a été modifié.