Un homme pose devant la Voie lactée au parc national de Joshua Tree (Etats-Unis), le 15 mai 2015.
Un homme pose devant la Voie lactée au parc national de Joshua Tree (Etats-Unis), le 15 mai 2015. (PIRIYA PHOTOGRAPHY / MOMENT RF)

Officier de protection planétaire, un métier (presque) unique au monde

Ils ne sont que deux à faire ce travail. Deux seulement dans le monde entier à pouvoir dire "Je suis officier chargé de la protection planétaire". Cette profession si rare à l'intitulé ésotérique a pourtant une mission limpide : éviter toute contamination biologique entre la Terre et l'espace. Et la Nasa recherche activement de nouveaux candidats, à en croire l'offre d'emploi relayée par Business Insider (en anglais).

C'est Catherine Conley qui occupe actuellement cette fonction aux Etats-Unis. Son unique homologue à l'échelle de la planète s'appelle Gerhard Kminek. Lui travaille pour l'Agence spatiale européenne (ESA) à Noordwijk, aux Pays-Bas.

Mission après mission, l'officier de protection planétaire contrôle la présence de microbes sur les modules spatiaux, surveille leur niveau (ou "fardeau") de contamination avant et après le lancement, ou encore supervise le contrôle d'échantillons venus de l'espace. Mais à quoi ressemble son travail ? Comment a-t-il évolué ? Franceinfo a interrogé ce scientifique au job si particulier. 

Pionnier en Europe et dans le monde

A 49 ans, Gerhard Kminek explique son métier avec calme et pédagogie. Il le connaît bien : cela fait quatorze ans qu'il protège la planète pour le compte de l'ESA. Avant lui, personne n'avait occupé ce poste à plein temps. Il offrait ponctuellement ses services pour des missions bien spécifiques, mais au bout d'un certain temps, "il est devenu évident qu'il fallait prendre en main cette question de protection planétaire", se rappelle-t-il.

Le spécialiste, qui fait partie du programme d'exploration spatiale Aurora, devient alors le deuxième officier de protection planétaire à temps plein au monde. Une promotion de taille pour cet Autrichien passionné par le cosmos depuis son plus jeune âge. Gerhard Kminek se souvient des navettes spatiales américaines qu'il contemplait, adolescent. "Ça a éveillé ma curiosité", sourit-il.

Quelques années plus tard, il obtient un master en sciences à l'université de Vienne (Autriche) et poursuit avec un doctorat en sciences de la Terre, à l'Institut d'océanographie Scripps, en Californie (Etats-Unis). Gerhard Kminek débute sa carrière en travaillant sur les missions des navettes STS-80 et STS-95, puis direction l'ASE, où il sera le premier à instaurer des normes de protection planétaire à l'échelle européenne. 

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Des outils de travail en constante évolution 

Quand il prend son poste en 2003, Gerhard Kminek a une mission principale : s'assurer que tout projet spatial européen respecte les normes, internationales cette fois, en matière de protection planétaire. Celles-ci sont inscrites dans l'article 9 du traité de l'espace (PDF) ratifié en 1967, afin d'empêcher qu'un module ne transporte de microbes terrestres vers l'espace, ni ne ramène de matière extraterrestre sur Terre. 

L'officier chargé de cette tâche contrôle en premier lieu ce "fardeau biologique" sur l'appareil lors de sa construction et évalue la capacité de survie de certaines matières lorsqu'elles entrent ou sortent de l'atmosphère. Concrètement, il s'agit de savoir à quel point la traversée, du fait de très fortes chaleurs, limite les chances de contamination.

A partir de 2003, Gerhard Kminek lance plusieurs projets de recherche et développement dans ce domaine, qui permettent de créer de nouveaux outils pour mieux contrôler les risques de contamination biologique. En quatre ans, "nous avons mis au point des technologies qui sont devenues des standards", explique-t-il d'une voix posée. Six normes européennes de protection planétaire voient le jour grâce à lui. Comment mesurer et contrôler efficacement le niveau de contamination à l'endroit où sont construits et testés les modules ? Comment stériliser du matériel spatial ? Le travail de Gerhard Kminek a permis de poser ces bases de travail.

Contrôler, évaluer, surveiller

En près de quinze ans, notre protecteur est passé de la théorie à la pratique ; de la recherche à l'application. Le quadragénaire se rend désormais dans les "salles blanches" (ou "salles propres"), ces lieux plus propres qu'un bloc opératoire où l'on prépare le matériel qui ira dans l'espace. Il y supervise les contrôles biologiques, puis travaille avec un laboratoire indépendant pour s'assurer que le niveau de contamination correspond au seuil acceptable.

Ces endroits stériles appliquent des règles particulièrement strictes : les employés y sont vêtus de combinaisons intégrales et passent par des douches spécifiques en entrant et sortant de leur lieu de travail. Les salles sont, elles, nettoyées au moins une fois par jour. Sur place, des échantillons sont prélevés sur l'ensemble du matériel spatial afin de repérer toute présence microbienne. Les spécialistes utilisent des lingettes, des écouvillons et échantillonneurs d'air pour ne rien laisser passer. "Pour une mission vers Mars, il faut compter 3 000 à 5 000 tests microbiologiques", détaille Gerhard Kminek. Pour la mission Exomars 2016, le spécialiste a participé à l'aménagement d'un laboratoire microbiologique chez le constructeur Thales Alenia Space, à Turin (Italie), où était assemblé l'atterrisseur Schiaparelli de la mission. Il est également à l'origine (article en anglais) de deux salles propres transportables, créées pour contrôler l'atterrisseur : l'une chez Thales Alenia Space à Cannes, l'autre sur le site de lancement de Baïkonour (Kazakhstan). Au cas où une contamination biologique se montrerait résistante à la chaleur, Gerhard Kminek pourrait être amené "à revoir (les) procédures de contrôle de la salle blanche ou le processus de stérilisation thermique", expliquait-il en 2014.

Un travail minutieux qui se poursuit au retour de la mission spatiale, l'officier de protection planétaire devant également s'assurer que les échantillons rapportés ne puissent pas entraîner une contamination. Il lance alors une évaluation scientifique afin de vérifier, par exemple, si des formes de vie sont présentes sur un corps céleste extraterrestre. C'est obligatoire en ce qui concerne les missions vers Mars, Europa ou Encelade : tout échantillon issu de ces planète et satellites doit être obligatoirement "contenu" ou "stérilisé" à son arrivée sur Terre. Jusqu'ici, "tous les échantillons se sont avérés inoffensifs", rassure-t-il. 

"A l'avant-garde des découvertes scientifiques"

"A chaque fois qu'on déplace quelque chose d'un lieu vers un autre, on doit s'assurer que ça n'aura pas de conséquences néfastes", explique-t-il. Comme "on dépense beaucoup d'énergie et d'argent à chercher de la vie ailleurs", en cas de contamination, "ce ne serait pas un bon retour sur investissement !", ironise Gerhard Kminek. 

L'Autrichien prend son travail à cœur et le raconte toujours avec sérieux et élan. Même si la mission n'est pas simple, puisqu'il faut être capable de travailler avec plusieurs agences nationales en même temps et former les gens aux processus de contrôle, son travail reste"passionnant". "On adapte nos règles à mesure que connaissances évoluent", s'enthousiasme-t-il. Avec ce métier, "vous êtes à l'avant-garde des découvertes scientifiques sur la vie et les planètes".

Même quand on l'interroge sur le caractère unique de son job, il garde la tête froide et reste modeste. Comment vit-il le fait d'être l'une des deux seules personnes au monde à exercer ce métier ? "C'est un travail d'équipe", répond sans hésiter Gerhard Kminek, "c'est toujours un effort collectif". A-t-il un conseil pour les candidants au poste offert par la Nasa ? "Soyez de bons communicants. Le sujet n'est pas facile à appréhender pour certaines personnes, donc il faut savoir communiquer pour être sûr que tout le monde fait ce qu'il faut." 

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