Non, on ne peut pas rester "coincé" en faisant l’amour…

"Ah, mais sais-tu que c’est arrivé il n’y a pas si longtemps près de Nantes ! Et tu sais quoi ? C’était un prêtre… " Cela ne manque pas : lorsque quelqu’un vous raconte un cas de "penis captivus", le récit s’achève par une révélation aussi amusante qu’édifiante… Autre variante : "c’est un couple illégitime, dont l’hôpital appel les conjoints respectifs…"  C’est comme si le cas médical ne se suffisait pas à lui-même, et que les narrateurs se sentaient toujours obligés d’y ajouter un sous-entendu "moral". Or les histoires qui semblent avoir une morale, elles sont de celles qu’on aime à raconter, à propager… C’est le mécanisme de la rumeur, qui peut vite déformer les faits, ajouter des couches au récit, et faire tourner en boucle la même histoire… On n’arrive jamais à remonter à sa source et l’ami d’ami d’ami à qui c’est arrivé, n’a jamais d’identité…

Études de cas

Or, on parle ici d’une situation censément médicale. En médecine, lorsque l’on a affaire à un cas qui sort un peu de l’ordinaire, les médecins le documentent, et en transmettent la description à une revue spécialisée. Parfois, cela prend la forme d’une étude de cas très détaillée, avec des informations précises sur les procédures employées pour réaliser l’intervention. Parfois, c’est plus modeste, cela se limite à une brève communication. Aujourd’hui, les bases de données médicales informatisées permettent facilement de retrouver ces cas.

Il est aisé d'y chercher notre "penis captivus" (et toutes les expressions qui pourraient correspondre au phénomène). Or voilà : le nombre d’articles médicaux qui mentionnent la chose, depuis 150 ans, est ridiculement faible. Moins d’une dizaine. Et plus étonnant encore : la quasi totalité de ces articles médicaux sont des commentaires plus ou moins directs d’un cas unique. Et cet article n’est PAS une "étude de cas méthodique", au sens où on l’entend dans la littérature médicale, mais une lettre…

Adressée au Medical News de Philadelphie, celle-ci est datée de 1884, et est signée par un certain Egerton Y. Davis, ex-médecin de l’armée américaine, résident canadien de la ville de Caughnawauga. Cette lettre commente un article précédemment publié dans ce journal, qui parlait de vaginisme (voir encadré).

Dans la fameuse lettre, Egerton Davis affirmait avoir était le témoin d’une conséquence fâcheuse du vaginisme. Un maître surprend ses domestiques, la femme se contracte, l’homme reste bloqué, le docteur Davis arrive longtemps après, et résout le problème en endormant la femme au chloroforme. Voilà pour le cas le mieux documenté de l’Histoire ! Et c'est ce seul document qui est pourtant si fréquemment cité comme une source médicale rigoureuse.

L'étrange Dr Davis

Or, on sait des choses intéressantes sur son auteur, le Dr Davis. L’individu est mentionné dans les archives personnelles d’une personnalité extrêmement connue dans l’histoire de la médecine : Sir William Osler, l’homme qui inventa l’internat en médecine pour les étudiants, auteur des ultra-célèbres Principes et pratiques de la médecine, dont la contribution à la médecine est si grande qu’un institut conserve toutes ses archives.

Les lettres d’Osler, étudiées par des générations de chercheurs, ne laissent aucun doute : Egerton Davis était… un pseudonyme qu’il utilisait pour faire des blagues. William Osler était un médecin génial, mais aussi un immense farceur. Durant quelques mois, il travailla pour la fameuse revue Medical News ; et la lettre sur le pénis voulait moquer la crédulité d’un de ses collègues, qu’il décrit comme un individu aussi prétentieux que gonflé de certitudes. Osler n’imaginait pas que sa blague serait publiée, et il semble avoir tout fait pour l’éviter, mais elle a bien fini sous presse… et a connu le succès que l’on sait ! Son récit est devenu une légende, avec tous les traits de la rumeur.

Anatomiquement improbable

Outre la lettre-canular de William Osler et ses évocations, on n’a rien de probant concernant une occurrence de penis captivus. Mentionnons tout de même une lettre de 1980 au British Medical Journal (un texte de 21 lignes, sur un tiers de colonne) d’un médecin qui croit se souvenir d’une arrivée en ambulance en 1947… Ou d’anecdotiques mentions, encore plus anciennes, de patients qui ont évoqué une contraction des muscles vaginaux qui a duré de longues minutes après l’orgasme. Quelque chose qui, comme une crampe, qui ne dure pas, même si quelques minutes ça peut sembler long… On est loin du penis captivus mythique !

En effet ! Et encore, ces micro-récits sont-ils plausibles ? Admettons. Mais un truc si bref, qui s’arrête si vite, on ne cherche pas forcément à se dégager (soit parce qu’on est pas si mal, soit parce qu’on a peur d’essayer). Alors que… physiologiquement, on pourrait. C’est d’ailleurs ce qui rend si improbable un penis captivus chez l’humain. Une verge humaine en érection est, grosso modo, un tube d’une certaine rigidité (à l’intérieur, les corps caverneux sont gonflés de sang) et dont le diamètre est constant. On ne parle pas d’un organe qui gonfle à l’intérieur du vagin, il est érigé avant la pénétration. Diamètre constant : même si l’orgasme enserre transitoirement un peu fort, se dégager est + qu’envisageable au vu de l’anatomie humaine.

Anatomie humaine, car chez d’autres espèces, c’est différent. Chez les chiens, typiquement, le bulbe constitué par le gland est très gonflé par rapport au reste de la verge (pouvant évoquer un gros bouchon de champagne). C'est la raison pour laquelle les représentants de cette espèce puissent connaître ce type de blocage. Cette situation courante a pu nourrir le mythe d’une telle mésaventure chez l’homme. Mais… on n’est pas des chiens !

Voilà donc l’affaire : c’est une histoire qu’on raconte pour se faire peur. Mais la sexualité est déjà suffisamment entourée de tabou pour ne pas ajouter la terreur d’être coincé. Une terreur de la sexualité qui, typiquement, contribue au cercle vicieux de la peur de la pénétration, et d’un vaginisme qui n’est pas une menace pour l’homme, mais gâche la vie de nombreuses femmes. Le penis captivus n’est qu’une mauvaise blague de 133 ans d’âge… Ne la colportons plus !

Vous retrouverez des informations complémentaires sur cette légende – ainsi que sur de nombres autres légendes "au dessous de la ceinture !" – sur le blog de notre chroniqueur Florian Gouthière.