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Cinéma : "Retour à Forbach", un film de Régis Sauder, au cinéma le 19 avril 2017

Entretien avec le réalisateur Régis Sauder

Pourquoi revenir à Forbach pour y tourner un film ? Quel a été le point de départ de votre projet ?

Il n’y a pas eu un point de départ mais plusieurs. J’ai quitté Forbach après le Bac et j’y suis revenu régulièrement puis de moins en moins avec l’âge et ma vie ailleurs. C’est une succession de visites et de départs. Il y a dix ans dans le cadre de l’atelier documentaire de la Fémis, j’ai écrit un film qui s’appelait Libérez Régis. C’était une réflexion autour de l’héritage, un projet plus narcissique je crois. Je n’ai pas fait ce film, mais je crois que Retour à Forbach est né à ce moment-là. Entre temps, j’ai construit une manière cinématographique d’être au monde. J’ai réalisé Nous, princesses de Clèves et Être là. Mais l’idée de faire un film sur mon héritage ne m’a jamais quittée, et elle est liée au lieu d’où je viens et où tout a commencé. Le cinéma documentaire est une façon de transmettre et de partager une expérience, aussi intime soit elle. C’était important de faire le point sur ce qu’on m’avait donné. Puis, il y a eu l’explosion du vote FN partout en France en 2014 et Forbach s’est retrouvé sous le feu des projecteurs. Philippot s’est présenté aux élections municipales et au premier tour, il est arrivé en tête.

J’étais à Marseille à l’époque et cette stigmatisation de la ville m’a interpellée. A ce moment-là, j’ai écrit une tribune dans Libération où j’expliquais, dans un mouvement de colère, que les habitants de Forbach avaient bien mérité ce qui leur arrivait. Je revenais sur les moments difficiles que j’avais passés là-bas. J’expliquais dans cet article pourquoi j’avais le sentiment que Forbach trahissait sa mémoire et comment j’avais, quelque part, trahi la ville, en la laissant derrière moi. Cette tribune était le premier acte de mon retour. Elle a été mal prise à  cause de sa violence et de la colère maladroite de celui qui est parti et qui se permet de poser un regard sur ceux qui sont restés.

 

Pourquoi avez-vous eu le sentiment d’avoir trahi votre milieu d’origine ? Comme le dit Flavia, la directrice d’école, vous êtes revenu dénoncer la montée du FN ?

Quand on revient poser un regard sur un lieu où l’on ne vit plus, c’est compliqué pour les autres et c’est normal. La notion de trahison, c’est quelque chose qu’on m’a renvoyée. J’avais réussi, fait du cinéma donc je n’appartenais plus à mon milieu d’origine. Mais en revenant faire ce film, je prouve mon attachement aux gens et au lieu. Aujourd’hui, je ne me sens pas dans la trahison. Ce que j’essaie de travailler, c’est ce parcours qui me met à distance de l’enfant que j’étais, à l’époque où je vivais à Forbach. Il y a un double récit dans le film. Il y a d’abord l’histoire d’un homme qui revient dans un milieu où les gens ont eu d’autres parcours sociaux. C’est un parcours transclasse que je décris. Le film offre aussi une réflexion politique. La montée du FN traverse le film, elle irrigue les questionnements et les craintes pour l’avenir que partagent les protagonistes du film. Ce sont les deux arcs narratifs du film.

Retour à Forbach
Retour à Forbach (Docks 66)

Comment définiriez-vous votre film ? Est-ce un essai politique, un journal intime, un film de résistance ?

J’aurais du mal à le définir mais pour moi, il offre une matière qui peut nourrir des réflexions politiques ou sociologiques. Le film vient s’inscrire dans un mouvement qui défend l’importance des récits de vie. La littérature en est pleine et ils m’ont aidé. J’ai été très marqué par Retour à Reims de Didier Eribon et par les livres d’Annie Ernaux La Place, La Honte, Une femme… etc. Ces récits, très intimes, sont en même temps universels. C’est ce que je voulais faire, raconter mon histoire et celle des gens que je croise. Je voulais aussi ouvrir un espace où les spectateurs puissent se projeter, réfléchir à leur propre relation à l’enfance, à la transmission, à l’héritage et à la honte d’un milieu. Cette notion de honte sociale est très présente dans le film.

La représentation que vous donnez de Forbach fait penser à la citation de Deleuze : « Ce qui est terrible, ce n’est pas de traverser un désert, mais de grandir dans un désert », écrit-il.

J’ai bien conscience de la représentation que je donne de Forbach. Je voulais figurer cette idée de désert et montrer l’abandon des services publics, comme c’est le cas dans la cité du Wiesberg. Je crois que le désert est aussi d’ordre idéologique et politique. A Forbach, existe également un désert sanitaire. C’est de plus en plus compliqué d’avoir accès aux soins. Il n’y a plus de magasins, donc les gens préfèrent la ville frontalière de Sarrebrück ou dans les grands centres commerciaux. Quand j’ai commencé le film, la seule librairie de la ville fermait. Aujourd’hui, il y en a une qui a rouvert, pour combien de temps ? Mais il ne faut pas amplifier le caractère désertique de ces zones. A Forbach, on trouve une scène nationale et des politiques d’accès à ces lieux, il y a des gens qui se battent. Mais on ne peut pas se battre seul contre un système qui organise la désertification des petites villes.

Diriez-vous que Forbach est le film d’un homme en colère ?

J’ai cru, à un moment donné, que j’allais appeler ce film La Colère. Je suis en colère, mais pas contre Forbach. Le film, et tout ce trajet que j’ai accompli, m’ont aidé à m’apaiser. Il y a ce très beau film de Paul Otchakovsky Laurens (Editions POL), Sablé-sur-Sarthe. POL dit qu’il a été malheureux dans cette ville mais qu’aujourd’hui, si des gens y sont malheureux, ce n’est pas à cause de la ville mais des gens. Quant à moi, je suis peut-être en colère, mais je crois que je ne l’exprime pas dans le film. Mon film procède plutôt à une réconciliation. Tout le travail autour de Retour à Forbach est un mouvement d’apaisement et un récit de dénonciation des mécanismes de domination qui ont plombé la ville comme beaucoup d’autres ailleurs, et en ça, je n’essentialise pas Forbach.

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