Des combattants du groupe Etat islamique, le 17 mars 2014, dans la province d\'Al-Anbar, en Irak.
Des combattants du groupe Etat islamique, le 17 mars 2014, dans la province d'Al-Anbar, en Irak. (AL-FURQAN MEDIA / AFP)

Pourquoi la propagande de l'Etat islamique est-elle si difficile à contrer ?

"La France peut-elle vaincre Daesh sur le terrain de la guerre de l'information ?" C'est la question posée par les auteurs d'un rapport d'alerte (PDF) dirigé par Christian Harbulot, directeur de l'Ecole de guerre économique, et publié mercredi 20 mai, à la veille de la chute de Palmyre aux mains de l'Etat islamique (EI). "La prise de cette ville fait partie de la guerre de l'information, explique l'expert. On verra bientôt sur le web les mêmes vidéos que celles tournées lors de la destruction du musée de Mossoul."

Pour les auteurs, la France "semble tétanisée" face à l'efficacité des méthodes employées par les terroristes de l'EI. "On refuse de reconnaître" que cette guerre de l'information constitue "une nouvelle forme de menace", déplore ainsi Alain Juillet, ancien cadre du renseignement extérieur français (DGSE), dans la préface. Alors pourquoi a-t-on tant de mal à lutter contre l'EI sur ce terrain ?

Parce que son organisation est très bien huilée

Provocation par la violence, chantage émotionnel, surenchère politique, manipulation des médias… Telles sont, selon les experts, les caractéristiques propres à l'EI dans son offensive sur le terrain de l'information et de la communication. L'organisation opère même une "mutation vers un terrorisme publicitaire".

Les opérations de l'EI sont ainsi planifiées aussi minutieusement que des actions militaires. Pour diffuser sa propagande à travers le monde, l'organisation s'exprime la plupart du temps en anglais, comme elle le fait notamment dans sa propre revue, massivement diffusée via internet. Et communique des rapports d'activité et des statistiques d'une précision confondante, pour donner le sentiment que tout est commandé et maîtrisé dans les moindres détails. 

Dans cette stratégie, les réseaux sociaux tiennent un rôle central. En la matière, l'EI peut notamment s'appuyer sur le soutien de 500 à 2 000 comptes Twitter hyperactifs, en plus de quelque 9 500 comptes générant des tweets de manière automatique. Le tout de façon très organisée. Le rapport souligne ainsi que "la toile de comptes Twitter pro-Daech est soigneusement pensée, notamment de façon à éviter la censure opérée par la plateforme", et "sert la diffusion du contenu de la propagande". L'Etat islamique a même développé son propre système de messages en ligne et ses propres applications pour smartphone. 

La production de vidéos de propagande est tout aussi réglée. Supervisée par le Al Hayat Media Center, un centre créé par un ancien rappeur allemand ayant rejoint les rangs jihadistes, cette production témoigne d'"une maîtrise technique" indéniable, souligne le rapport. "Des centaines de films ont été réalisés. Certains semblent le fruit de professionnels, et reproduisent parfois un style hollywoodien." Sur le fond, ces techniques "évacuent la dimension du réel, et octroient une dimension mythique à la barbarie".

Parce que la France n'est pas assez offensive

Face à cette organisation très bien rodée et à ce que les auteurs du rapport qualifient de "glamourisation" de la barbarie, la France apparaît démunie. Pourtant, "les failles internes à leur discours et exploitables ne manquent pas", souligne Christian Harbulot. Les images et les mots de l'Etat islamique vantent un fantasme : la cohérence et le vivre-ensemble des habitants dans les zones contrôlées par l'organisation. En réalité, il n'en est rien. De même, l'EI tente d'exalter les conditions de vie des femmes jihadistes, alors même qu'il ne peut les montrer. "Ni le visage, ni le corps de la femme ne peuvent en effet être exhibés sur la toile pour attirer le candidat combattant", rappellent les auteurs. Ce décalage entre la propagande et le quotidien pourrait être exploité par les puissances occidentales pour affaiblir l'Etat islamique, assure le rapport.

Dans cette guerre de l'information, il faudrait sans cesse repérer les contradictions de l'EI, les pointer et en tirer profit. Là où les Etats-Unis, la Russie, la Chine ou Israël, par exemple, ont développé un vrai savoir-faire en la matière, "nous souffrons en France de nombreux bloquages", observe Christian Harbulot. Pour des raisons historiques, notamment, "il nous est difficile de livrer réellement bataille sur ce terrain. Nous préférons essayer de fermer des sites, surveiller leur trafic, ou tenter d'identifier les sergents recruteurs du jihadisme. Parce que nous répugnons à être fondamentalement offensifs, en perturbant, par exemple, le jeu de l'info voulu par l'Etat islamique, en parlant à leur place, en les mettant en opposition, en créant la zizanie…"

Parce que les médias ont leur part de responsabilité

Il y aurait d’abord une affaire de contexte historique. "Nos sociétés ont un problème de rapport à la guerre", explique Christian Harbulot à francetv info. Selon les auteurs du rapport, le traumatisme de deux conflits mondiaux pousserait les démocraties "à gommer la notion d’ennemi de leur vocabulaire".

La guerre de l’information se déroule la plupart du temps au sein d'une confrontation asymétrique : face au fort, qui possède un arsenal militaire surpuissant, le faible exploite les mots et les images comme des armes. Et les journalistes sont au centre de cette confrontation. "Il arrive que les journalistes soient loin de faire correctement leur travail", accuse Christian Harbulot, qui prend l'exemple de la guerre du Vietnam. A l'époque, les médias ont, selon lui, minimisé les crimes des Viêt-Cong, alors qu'ils révélaient ceux commis par les Etats-Unis. Aujourd'hui encore, la presse a parfois du mal à sortir d’un discours univoque, estime le rapport.

"Autre question, interroge Christian Harbulot, lorsqu'un journaliste paye ou est invité par celui qui fait la guerre à son pays, croyez-vous qu'il fasse de la vraie information ? C’est arrivé en Afghanistan, et dans d’autres zones aussi sensibles, avec de grands enjeux sur le vrai ou le faux."

Mais jusqu’où va l'exigence des auteurs à l’égard de la liberté éditoriale ? Plusieurs journalistes ont payé de leur liberté et de leur vie leur travail sur le terrain. La guerre de l'information imposerait-elle en plus au journalisme de revêtir l'uniforme ? "Pas du tout, réplique Christian Harbulot. Le regard critique des journalistes est indispensable en démocratie et, j’insiste, pendant les guerres. Mais il doit s'exercer aussi bien sur nos propres forces que sur ceux qui s'opposent à nous. Face à l'EI, qui a pour objectif d'instrumentaliser les médias, nous devons mener cette guerre de l'information. Car celui qui ne la mène pas la perd."

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