Un militant étudiant indien rédige des banderoles pour protester contre le traitement de la minorité musulmane Rohingya en Birmanie, à Kolkata, en Inde, le 4 septembre 2017.
Un militant étudiant indien rédige des banderoles pour protester contre le traitement de la minorité musulmane Rohingya en Birmanie, à Kolkata, en Inde, le 4 septembre 2017. (DIBYANGSHU SARKAR / AFP)

Birmanie : pourquoi Aung San Suu Kyi ne dénonce-t-elle pas la persécution des Rohingyas ?

En Birmanie, Aung San Suu Kyi, 72 ans, est enfin sortie de son silence. Mais la prix Nobel de la paix 1991 n'a pas dénoncé la persécution des Rohingyas musulmans, comme l'espéraient les associations humanitaires. A l'inverse, elle s'en est pris, mercredi 6 septembre, à un "iceberg de désinformation" en dénonçant la publication de photos dont l'authenticité est effectivement douteuse. 

Rappel des faits : à la suite d'une attaque de postes de police, fin août, par des rebelles se réclamant des Rohingyas, l'armée ratisse à nouveau l'ouest du pays. Et cette répression a, directement ou indirectement, conduit plus de 100 000 Rohingyas à prendre la route de l'exil vers le Bangladesh, en onze jours.

Avec cette énième crise, l'ONU pointe le risque de "catastrophe humanitaire" et la pression s'accentue sur la dirigeante birmane. Longtemps auréolée de son statut de prisonnière politique, Aung San Suu Kyi fait désormais figure, pour ses détracteurs, d'auxiliaire des bourreaux. Mais pourquoi l'ancienne victime des militaires, arrivée au gouvernement depuis début 2016, semble-t-elle devenue leur caution ?

Parce que son pouvoir est limité

Si elle est, de loin, la figure la plus connue de son pays, Aung San Suu Kyi ne dispose que d'un pouvoir très limité. "Dire qu'elle est à la tête du pays est une demi-vérité", explique à franceinfo Olivier Guillard, chercheur à l'Iris et spécialiste de la région. "Elle n'est pas présidente, mais conseillère d'Etat. La Constitution lui interdit d'être la responsable politique ultime du pays" [notamment parce que son mari, aujourd'hui décédé, est né à l'étranger et que ses enfants sont britanniques].

Au-delà de cette interdiction taillée sur mesure, "la Constitution de 2008, qui a été rédigée par des militaires, garantit à l'armée un droit de regard exorbitant sur les questions de politique et de défense", poursuit le chercheur, "avec un quart des sièges dans les Assemblées nationales et dans les Parlements régionaux réservés à l'armée"

Autant dire qu'Aung San Suu Kyi "n'a pas voix au chapitre" pour ce qui se passe dans le nord  et l'ouest du pays, "où l'armée est en prise avec une vingtaine de groupes ethniques armés. Dans ces régions frontalières, les autorités militaires font ce qu'elles veulent sans prendre langue avec les autorités civiles".  Chargée de campagne sur les conflits armés à Amnesty France, Nina Walch lui fait écho.

Aung San Suu Kyi n'a pas le pouvoir de protéger les civils sur son territoire.

Nina Walch (Amnesty France)

à franceinfo

Mais pour l'organisation humanitaire, Aung San Suu Kyi n'utilise même pas les faibles marges de manœuvre qui lui sont laissées. Elle a ainsi refusé au printemps l'accès au pays à la mission d’enquête de l'ONU sur les exactions commises contre les Rohingyas. "Elle est dans le déni total", conclut amèrement Nina Walch.

Parce qu'elle craint de nuire à sa popularité

Un déni qui s'appuie sur l'impossibilité de s'aliéner l'armée, le plus puissant acteur du pays, mais aussi sur la crainte de braquer l'opinion. "Dans un pays largement islamophobe, le fait de défendre les Rohingyas peut nuire à la popularité d'Aung San Suu Kyi", estime Bruno Philip, correspondant du Monde en Asie depuis trois décennies.

Même analyse d'Olivier Guillard. "Parmi les 135 groupes ethniques différents présents en Birmanie, le plus important, le groupe bamar, regroupe les deux tiers du pays. Et il est formé à 99% de bouddhistes. Or ces Bamars n'ont que faire du sort des Rohingyas, parce que, selon leur lecture ethno-religieuse, il ne s'agit pas de "vrais" Birmans. Ils les considèrent comme des Bangladais qui ne parlent pas la même langue qu'eux, n'ont pas la même religion, ni la même histoire. Ils les méprisent au dernier degré, et les traitent comme les intouchables en Inde", expose-t-il. L'ostracisation est telle qu'en Birmanie, leur nom même ("rohingya") est banni, ainsi que leur nationalité. Persécutés par l'armée, victimes de violence sous tous ses formes, ils sont en outre privés de droits élémentaires et apatrides depuis 1982, souligne Le Monde diplomatique.

Conséquence de cette ostracisation apparemment largement intégrée par la population ? 

Mme Aung San Suu Kyi sait que si elle fait preuve de plus d'empathie sur ce sujet, comme le lui demande la communauté internationale, elle s'aliène une grande partie de son électorat. Celui-ci lui montrera rapidement qu'elle a commis une erreur redoutable.

Olivier Guillard, spécialiste de la Birmanie

à franceinfo

D'autant, ajoute le chercheur, que les médias internationaux sous-estiment "les souffrances de bien d'autres minorités depuis 1948" et minorent, selon lui, les exactions commises par les rebelles de l'Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), qui se posent en défenseurs de la minorité rohingya.

Parce qu'elle ne veut pas contrarier les moines 

Autre ingrédient hautement inflammatoire du pays, les moines bouddhistes extrémistes qui jouent les boutefeux. "Parmi les choses qui peuvent contrarier les autorités civiles, il y a une résurgence depuis quelques années d'un mouvement nationalo-bouddhiste", remarque Olivier Guillard. Un courant incarné par le moine Wirathu, dont la figure a été portée à l'écran par le réalisateur Barbet Schroeder ("Le vénérable W", dans sa "Trilogie du mal" ).

Ce moine bouddhiste "a acquis une renommée internationale en multipliant les propos haineux contre les Rohingyas", écrit Le Monde.

Or la dirigeante birmane est l'une des cibles privilégiées de ce courant d'extrême droite, qui la présente comme hostile au bouddhisme et aux valeurs traditionnelles. Le mouvement Ma Ba Tha (Association pour la protection de la race et de la religion) de Wirathu est pour l'instant interdit en Birmanie,  "mais ça ne l'empêche pas de prêcher à droite, à gauche" affirme Olivier Guillard. "S'il avait la possibilité de s'enregistrer comme un parti politique, il prendrait des parts de marché", déclare le chercheur.

De quoi gâcher les chances (réelles) de victoire du parti d'Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), aux prochaines législatives de 2020, et ses espoirs éventuels de se maintenir à son poste, à 75 ans. "Aung San Suu Kyi sait que, parmi ses ennemis non mortels, mais dangereux, il y a ces nationalo-bouddhistes qui n'ont pas grand-chose à envier, dans le discours radical, à ce que les talibans peuvent prêcher dans d'autres pays d'Asie", synthétise le géopolitologue.

Parce qu'elle a été idéalisée

La résistante d'hier a-t-elle été idéalisée ? Pour se faire une idée, il faut rappeler le trajet singulier de la lauréate 1991 du prix Nobel de la Paix, issue d'une grande famille birmane (son père, le général Aung San, a négocié l'indépendance du pays avec les Britanniques). Après avoir vécu longtemps au Royaume-Uni, où elle s'est mariée et où sont nés ses enfants, "elle est arrivée par hasard en 1988 en Birmanie au moment des manifestations pro-démocratie. Emportée par le tourbillon, elle est devenue une icône de la démocratie, un peu à son corps défendant. Mais elle n'avait pas de prédisposition pour la politique au départ", résume le journaliste du Monde Bruno Philip.

On connaît la suite :  emprisonnée par la junte, elle devient une héroïne internationale. Ce qui lui a permis de tenir hier se retourne-t-il contre elle aujourd'hui ?

Elle a un mauvais caractère, durci par ses quinze ans à l'isolement.

Le journaliste du "Monde" Bruno Philip

à franceinfo

Propos confirmés par Olivier Guillard : "Elle est relativement autiste sur certains sujets et n'écoute pas grand-chose." Le géopolitologue juge aussi que l'on n'a pas fait suffisamment la transition "entre l'opposante adulée et la dirigeante obligée de faire le boulot sale, les mains dans le cambouis. Ce qui l'oblige à agir très différemment de ce qu'elle prônait avant, d'autant plus qu'elle est piégée par l'armée. La réalité, c'est que la communauté internationale lui tourne le dos sur un dossier où elle a très peu de prise."

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