Les familles de victimes de violences policières présumées, en tête de la marche organisée le 19 mars 2017 à Paris.
Les familles de victimes de violences policières présumées, en tête de la marche organisée le 19 mars 2017 à Paris. (ANTHONY DEPERRAZ / CITIZENSIDE / AFP)

"Je venais d'être fouillé, c'est là qu'ils m'ont frappé" : pourquoi ils ont manifesté contre les violences policières

"Justice et dignité, stop à l'impunité policière" : derrière cette banderole, environ 7 500 personnes, selon la préfecture de police (15 000 selon les organisateurs), ont manifesté, dimanche 19 mars, à Paris. Quelques semaines après l'affaire Théo, elles ont défilé "pour la justice et la dignité" et notamment contre les violences policières, à l'appel de multiples organisations.

En tête de cortège, des familles qui affirment qu'un de leurs a été victime de violences policières, suivies de militants aux horizons hétéroclites, principalement d'extrême gauche, de la Ligue des droits de l'homme aux Indigènes de la République, en passant par le NPA et LO ou les syndicats CGT et Solidaires. Les personnes qui assurent avoir été directement visées par les violences policières n'étaient donc pas forcément les plus nombreuses, et disséminées dans la manifestation. Franceinfo a réussi à en rencontrer quelques-unes, et a choisi de leur donner la parole pour comprendre la défiance d'une partie de la population à l'égard des forces de l'ordre. Leurs propos reflètent uniquement leur version des faits.

Mustapha : "Mon fils a essuyé un tir de Flash-Ball, il a toujours des séquelles"

"Il sortait de la mosquée après la prière de la nuit du destin [l'une des plus importantes du jeûne du ramadan]. Il a essuyé un tir de Flash-Ball sur les parties. Et les policiers l'ont laissé sur place." Avec un ton franc et direct, Mustapha raconte ce qui est arrivé à son fils, le 14 juillet 2015, sur la dalle d'Argenteuil (Val-d'Oise). Amine avait alors 14 ans. Il lançait des pétards avec des copains, "c'est son seul tort", souffle son père. Mais Amine est aussi soupçonné de violences contre les policiers et a été mis en examen il y a six mois.

Mustapha, le père d\'Amine (à droite), dimanche 19 mars 2017 à Paris.
Mustapha, le père d'Amine (à droite), dimanche 19 mars 2017 à Paris. (VIOLAINE JAUSSENT / FRANCEINFO)

"Il a subi une opération qui a duré trois heures, mais il garde des séquelles. Son testicule a éclaté en trois", s'indigne Mustapha, venu avec d'autres membres de sa famille et des soutiens, mais sans son fils. "On essaye de le préserver un peu. Psychologiquement, il se remet bien. Il a de l'humour, il aime plaisanter. Finalement, c'est mon autre fils, âgé de 13 ans, qui se rebelle. Il veut venger son frère", ajoute le père. Ce dernier a porté plainte contre le policier identifié comme l'auteur du tir, et contre la hiérarchie de cet agent. Le Défenseur des droits s'est aussi saisi du dossier. "Mais l'IGPN [la police des polices] a arrêté la procédure après la mise en examen d'Amine dans cette affaire", déplore Mustapha.

Il espère obtenir gain de cause pour son fils un jour. C'est la raison pour laquelle il a fait le déplacement aujourd'hui. Mais "je suis venu aussi en solidarité avec toutes les familles victimes de violences policières, celles qui n'ont pas eu que des blessés, mais aussi des tués."

Prince, 30 ans : "Des policiers m'ont frappé et insulté en garde à vue"

Au début, il n'ose pas parler. Par pudeur, mais surtout par gêne. "L'affaire Théo, c'est dommage et bien en même temps, car cela révèle ce que font certains policiers", commence Prince, un homme noir âgé de 30 ans. Puis on insiste : lui-même, a-t-il été victime de ce type d'agissements ? Il se tourne vers sa compagne, Pauline, 28 ans. C'est finalement à deux qu'ils acceptent de raconter son histoire, mais ils ne souhaitent pas que leurs visages soient photographiés. Tout est parti "d'un contrôle qui a mal tourné", il y a cinq ans, raconte la jeune femme. "Il était en train de boire avec un collègue, qui était déjà en sursis. Le collègue a été plus vindicatif. Ils ont été embarqués tous les deux."

Placé en garde à vue, Prince affirme que des policiers l'ont violenté. "C'était des hommes. Ils ont appelé des femmes, des policières, et leur ont dit de venir voir. Je venais de subir une fouille. J'étais penché, je remettais mon pantalon. C'est à ce moment-là qu'ils m'ont frappé, raconte-t-il. Je me suis retrouvé par terre, allongé. Je protégeais ma tête. Puis, ils m'ont mis en cellule. Ils m'ont laissé huit à douze heures sans vêtements, avant de me les rendre." "Il y a aussi eu des insultes racistes", complète Pauline. "Par exemple, l'un des policiers m'a dit : 'Sale noir. Retourne dans ta forêt'. Mais ce sont les attaques physiques qui m'ont le plus touché", ajoute Prince.

A l'époque, Prince assure avoir voulu porter plainte, mais il ne l'a jamais fait. Son avocat, commis d'office, lui a conseillé de ne pas en parler. Lors de son procès, il a tout de même raconté ce qui s'était passé. "Mais personne n'a rien dit. J'ai été déclaré coupable et j'ai écopé d'une amende et d'un sursis." Participer à la marche de dimanche est donc une évidence pour le couple : "C'est un message envoyé aux policiers et surtout à ceux qui leur donnent des ordres. Car certains sont un peu faibles et baignent dans une ambiance raciste. Cela peut changer quelque chose si une masse de personnes se mobilise pour un sujet."

Mehdi, 26 ans : "Je me fais contrôler ou fouiller une dizaine de fois par mois"

Lui aussi préfère que l'on prenne en photo sa pancarte plutôt que son visage. "Lyon" est écrit sur l'affiche, car Mehdi vient du quartier dit "Le Mas du Taureau" à Vaulx-en-Velin, situé dans la métropole lyonnaise. Il est dans l'un des bus affrétés spécialement pour la marche, avec le collectif Pas sans nous. Le jeune homme de 26 ans dénonce des contrôles d'identité et des fouilles à répétition. "Le week-end, le soir, quand on va en ville... Lorsque l'on ne fait rien c'est suspect. Tout ça, ce sont des contrôles au faciès, en premier lieu en tout cas, tranche Mehdi. On ne se victimise pas. C'est une réalité : on a plus de chances de se faire contrôler que si on était blancs. Les flics qui nous contrôlent nous connaissent. Ils nous appellent par notre prénom, alors qu'ils nous demandent notre carte d'identité."

Mehdi tient sa pancarte, dimanche 19 mars 2017 à Paris.
Mehdi tient sa pancarte, dimanche 19 mars 2017 à Paris. (VIOLAINE JAUSSENT / FRANCEINFO)

Mehdi affirme être contrôlé ou fouillé "une dizaine de fois par mois". "Une fois, j'ai essayé de dire au policier qui me contrôlait : 'On ne se tutoie pas'. Cela l'a énervé encore plus. Il m'a finalement répondu : 'On peut se tutoyer, on a le même âge.' Alors que le tutoiement, c'est de l'irrespect. Cela ne lui aurait pas plu si c'était moi qui avais commencé par le tutoyer. Mais moi, je le fais pas car mes parents m'ont appris à vouvoyer les forces de l'ordre", assure Mehdi.

Quand on lui demande s'il a déjà envisagé un recours contre les policiers, il hausse les épaules. "Cela ne sert à rien. Même quand on entre dans une mairie ou au conseil départemental, on nous regarde de la même façon. Ils ont peur et se demandent : 'Qu'est-ce qu'ils veulent ?'" Avec la marche de dimanche, il espère donc que "les institutions" arrêteront de les "mépriser". "Il faut un réveil de toute la population, pas que des quartiers", insiste-t-il.

Djamel, 47 ans : "Il y a une double violence, celle qui est subie et celle de l'impunité policière"

"Dès que ça commence à bousculer, il y a un matraquage en règle. Il y en a un qui balaye les jambes et un autre pour te faire basculer par terre. Après, tu l'insultes et tu te retrouves en garde à vue pour outrage et rébellion à agent." C'est ainsi que Djamel, originaire d'Angers (Maine-et-Loire), résume les violences policières. Agé de 47 ans, il est vice-président du collectif national Pas sans nous, créé en septembre 2014, et qui revendique un "rôle de syndicat des quartiers populaires". Lui-même affirme avoir été bousculé par des policiers, il y a moins de six mois, lors d'un contrôle qui a dérapé. "Un jeune se faisait contrôler. C'était un contrôle au faciès. J'ai été alerté par d'autres jeunes, relate Djamel. Je me suis rendu sur place et ça a dégénéré. J'ai reçu un coup de matraque au niveau des genoux. Je n'ai pas cherché à aller plus loin." 

Djamel, dimanche 19 mars 2017, lors de la marche organisée à Paris.
Djamel, dimanche 19 mars 2017, lors de la marche organisée à Paris. (VIOLAINE JAUSSENT / FRANCEINFO)

"Les jeunes ciblés ont 12, 13 ou 14 ans. Les flics se disent : 'On va les éduquer car il y a un risque qu'ils cassent des abribus'", juge-t-il. Il se félicite de voir que la vidéosurveillance change les choses aujourd'hui. "L'année dernière, ça a été nécessaire pour qu'une victime soit relaxée. Mais malgré la vidéo, les flics n'ont pas écopé de sanctions. Il y a une double violence : celle qui est subie et celle de l'impunité policière", dénonce-t-il.

Djamel est venu à Paris car le collectif auquel il appartient est signataire de l'appel à la marche "pour la justice et la dignité", diffusé le 20 décembre sur Mediapart. Il entend aussi dénoncer le corporatisme des policiers. Ce qui l'embête le plus, c'est que "l'institution ne désavoue pas les personnes qui commettent ces actes". "Une fois, un policier a eu un blâme, un autre une interdiction de travailler dans le quartier. Et c'est tout", se désole-t-il.

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