Ce guépard en captivité a été photographié dans le centre Ann van Dyk, à Hartbeespoort (Afrique du Sud), le 30 décembre 2016.
Ce guépard en captivité a été photographié dans le centre Ann van Dyk, à Hartbeespoort (Afrique du Sud), le 30 décembre 2016. (JOHN WESSELS / AFP)

La perspective d'une "sixième extinction de masse" des animaux doit-elle nous alarmer ?

La "sixième extinction" de masse est en marche... et s'accélère. Ce constat alarmiste a été dressé, lundi 10 juillet, par trois biologistes dans une étude parue dans la revue américaine Proceedings of the National Academy of Sciences  (PNAS). Selon eux, "la réelle ampleur de l’extinction de masse qui touche la faune a été sous-estimée : elle est catastrophique". Et leurs conclusions font froid dans le dos : "Nous ne disposons que d’une petite fenêtre pour agir, deux ou trois décennies au maximum."

Pourquoi la disparition de la faune doit-elle nous préoccuper ? Quelles sont les conséquences du déclin du monde animal ? Franceinfo a posé ces questions à Florian Kirchner, chargé du programme Espèces au comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Franceinfo : A quoi correspond cette "sixième extinction" de masse ?

Florian Kirchner : La sixième extinction des espèces, on en parle depuis plus de dix ans dans la communauté scientifique. C’est l’idée que l’on est en train de vivre un phénomène d’ampleur exceptionnelle : les espèces disparaissent à un rythme très soutenu. D’une manière générale, la disparition de certaines espèces fait partie de l’évolution. Mais aujourd’hui, elles disparaissent de 100 à 1 000 fois plus vite que le taux naturel d’extinction. C’est pour cela que l’on parle de "crise d’extinction" de la biodiversité. La vie sur Terre a déjà connu cinq crises de ce type.

On est en train de vivre, aujourd’hui, ce qu’on avait connu il y a 65 millions d’années, lors de la cinquième crise d’extinction, au moment où les dinosaures ont disparu de la planète. Le phénomène est de même ampleur.

Florian Kirchner

à franceinfo

Quelles sont ces espèces en déclin ? Selon cette dernière étude, près de 30% sont considérées comme "communes".

On savait déjà, d’après la liste rouge mondiale de l’UICN, que plus de 24 000 espèces étaient menacées et risquaient de disparaître à moyen terme. Mais cette nouvelle étude apporte un élément inédit : beaucoup d’espèces encore répandues sont en train de décliner. Parmi les oiseaux, l’alouette des champs, par exemple, a perdu 20% de ses effectifs en quinze ans en France. Le chardonneret élégant a décliné de 40% ces dix dernières années. Et chez les amphibiens, le triton ponctué, encore commun dans l’Hexagone, est en fort déclin. Ce sont les futures espèces menacées de demain. En résumé, le phénomène est peut-être encore plus profond que prévu, parce qu’il touche vraisemblablement toutes les espèces de la planète, sur Terre et dans les océans, et sur tous les continents.

Les auteurs de l’étude ont observé 27 000 espèces, mais ils se sont intéressés à l’évolution des populations, c’est-à-dire à leurs effectifs et à leur aire de répartition géographique. Ce qui se passe pour les populations est en fait un prélude à ce qui risque de se produire pour les espèces, puisqu’une extinction ne se fait jamais du jour au lendemain. Les populations d’une espèce vont décliner et disparaître de certaines zones, et au fur et à mesure de ces "disparitions locales", lorsqu'il n’y aura plus aucun individu, ce sera l’extinction de l’espèce. Un exemple très frappant est celui du lion. Auparavant, il était très répandu dans quasiment toute l’Afrique et une grande partie du Moyen-Orient. Mais il a connu un déclin de 40% en vingt-cinq ans. Aujourd’hui, on ne le retrouve plus que sur de petits territoires en Afrique et dans une seule région de l'Inde.

La sixième extinction est donc déjà en cours…

Oui, l’étude insiste d’ailleurs sur ce point. On ne va pas entrer dans la sixième extinction. On est déjà en train de la vivre.

Beaucoup d’espèces ont déjà disparu et on ne les retrouvera plus jamais. Simplement, ce n’est pas toujours palpable dans nos vies quotidiennes, surtout quand on habite en ville.

Florian Kirchner

à franceinfo

Comment peut-on expliquer ce phénomène ?

Les cinq précédentes crises étaient dues à des événements de type cataclysmique. Cette fois, elle est due aux activités d’une espèce sur toute la biosphère. Cette espèce, c’est nous. C’est l’espèce humaine qui est à l’origine de la sixième crise d’extinction.

Dans le détail, il y a cinq grands facteurs de menace pour les espèces. La première cause, et de loin, c'est la destruction et la fragmentation des habitats naturels, dues par exemple à la déforestation ou à l’urbanisation. De manière générale, toute conversion de l’habitat naturel en zone urbanisée ou en vaste champ pour l’agriculture intensive. Quand on détruit des habitats naturels, on menace toutes les espèces qui y vivent. La déforestation est très forte dans les zones tropicales, mais l’urbanisation et l’aménagement du territoire ont aussi lieu en Europe : 67 000 hectares sont artificialisés chaque année en France, par exemple.

La deuxième cause, c’est la surexploitation des espèces. Par exemple, la surpêche dans les océans, la chasse illégale, comme le braconnage. La troisième, c’est l’introduction d’espèces qui peuvent devenir envahissantes. La quatrième, ce sont les pollutions, en particulier la pollution de l’eau, par des produits chimiques ou des déchets. Et désormais, une cinquième cause vient se surajouter aux autres et aggrave la situation : le changement climatique.

Concrètement, quelles sont (et seront) les conséquences de la sixième extinction pour nous ?

Quand une espèce disparaît, ce n’est jamais anodin. Toutes les espèces sont liées entre elles donc chaque extinction risque d’en entraîner d’autres en cascade. Or, la biodiversité nous rend quantité de services gratuitement. C’est grâce à elle que les cultures sont pollinisées, que la fertilité des sols est régénérée, et que la qualité de l’eau et de l’air est garantie. La nature est aussi notre meilleure alliée contre le réchauffement climatique puisque les plantes absorbent le carbone dans l’atmosphère, et que les écosystèmes atténuent les effets des sécheresses et des inondations.

La nature nous protège. Donc nous sommes très inquiets pour la qualité de vie de l’espèce humaine sur Terre. Tout ce que l’on mange, c’est de la biodiversité : les fruits, les légumes, le poisson, la viande…

La moitié des molécules que l’on utilise pour se soigner proviennent de plantes ou d’animaux. Donc, si on laisse disparaître les espèces, on laisse disparaître des chances de se soigner demain. C’est un peu comme si la biodiversité était une assurance-vie.

Florian Kirchner

à franceinfo

A l’avenir, de nouvelles maladies vont frapper l’humanité, et celle-ci aura besoin de toute la panoplie de solutions que peut lui offrir la nature pour se soigner.

La survie de l’humanité est donc en jeu ?

On espère qu’on n’en arrivera pas là, mais ce qui est certain, c’est que la qualité de notre vie sur la planète est en jeu. Pour nourrir une population de plus de sept milliards d’habitants, et qui va continuer à croître, on a besoin d’océans productifs et on a besoin de se protéger du changement climatique… La nature a plein de solutions pour nous. Donc, si on la laisse se dégrader, nos conditions de vie seront beaucoup plus dures.

D’où la nécessité de protéger aussi bien un petit lézard d’Amérique latine qu’un guépard, beaucoup plus médiatisé…

Oui. Certaines espèces sont très emblématiques et attirent beaucoup l’attention du public comme le guépard, l’ours blanc, le tigre ou le panda géant. C’est important de se préoccuper d'elles parce qu’elles touchent les gens, mais ce sont seulement des emblèmes. Chaque espèce est un élément de la biodiversité et a une valeur. Par exemple, l’une des rares molécules utilisées dans la trithérapie contre le sida a été découverte dans une éponge des mers tropicales. On a aussi découvert un anti-cancéreux dans une pervenche à Madagascar...

Comment agir pour freiner le phénomène ?  

La première chose à faire, c’est de mettre en place des actions d’urgence pour sauver les espèces qu’on sait menacées. C’est plutôt l’action des pouvoirs publics et des associations. On sait qu’on peut sauver des espèces, même dans des situations dramatiques. Mais on n’arrivera pas à répondre à la crise uniquement comme ça parce qu’il y a des milliers d’espèces menacées. Il y en a même beaucoup plus qu’on ne connaît pas encore.

Donc la deuxième chose à faire, c’est de protéger des espaces naturels. Cela veut dire créer ou développer des parcs ou des réserves. Troisièmement, il faut arrêter de détruire. Cela veut dire penser un aménagement du territoire intelligent, en préservant les milieux qui sont écologiquement les plus riches, et en questionnant l’utilité de grands projets dont l’intérêt public est parfois contesté. Ensuite, il y a de grandes marges de progrès dans le domaine de l’agriculture. Telle qu’elle est pensée aujourd’hui, notamment en Europe ou en Amérique du Nord dans sa version intensive, c’est exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire si on veut protéger la nature.

Les solutions doivent aussi venir du grand public. Il faut avoir conscience que la façon dont on consomme peut avoir différents impacts sur la nature et on peut choisir d’avoir une empreinte écologique légère.

C’est à chacun de nous de questionner nos modes de vie tout en subvenant à nos besoins. Tout le monde doit s’approprier la protection de la nature, questionner ses choix et consommer mieux (des produits locaux, bio ou issus de l’agriculture raisonnée).

Florian Kirchner

à franceinfo

Si ces solutions sont mises en œuvre, pourra-t-on stopper la sixième extinction ?

Cela va être difficile, mais c'est possible. On espère pouvoir ainsi imaginer un mode de développement beaucoup plus durable. C’est faire un grand pari sur l’intelligence collective et sur la capacité des Etats à se mettre d’accord sur de nouvelles règles du jeu – notamment de nouvelles règles économiques, puisqu’on parle bien de modèles de production et de consommation. Donc, ce n’est vraiment pas gagné, mais on a envie d’y croire.